Terrain d’entente, c’est ça…

Le témoignage de Fyala sur le « café des femmes »…
lundi 20 février 2017, par Lucile Paysant

 Ce témoignage a été recueilli par Lucile Paysant, comédienne, et mis en voix lors du colloque « pédagogie sociale » sur Stanislaw Tomkiewicz en novembre à Paris. 

-  Alors, je sais pas, est-ce que tu veux te présenter ?

D’accord je me présente, je m’appelle Fyala, je suis maman de cinq petits enfants dont une c’est une petite mais en premier quand j’ai connu « Terrain d’entente » j’avais seulement quatre enfants. Je venais de venir d’Algérie en 2014. Je connaissais personne et mes enfants avaient des difficultés à faire des amitiés, des connaissances avec des jeunes garçons tout ça. Et en allant sur le terrain (j’allais au parc seulement pour que mes gosses s’amusent) là y’avait « Terrain d’entente » que je connaissais pas du tout. Et je voyais des personnes avec des grandes caisses rouges et des enfants tout autour en train de jouer. Et moi je me demandais : « Mais qui est-ce ces gens-là… ? » . Et je n’arrivais pas, ni à comprendre, ni à expliquer qui était vraiment « Terrain d’entente ». Et c’est là qu’un jour j’ai remarqué une fille qui était avec « Terrain d’entente », des fois elle était sur le terrain, des fois à la bibliothèque, elle racontait des histoires, elle s’occupait des petits et c’est là que je me suis approchée d’elle et je lui ai dit : « Mais qui vous êtes ? … Je vous vois mais je comprends pas … vous êtes qui ? Une association ou quelque chose comme ça ? »
Là elle m’a raconté en deux trois mots, qui était « Terrain d’entente » et elle m’a invité à les rejoindre sur le terrain les samedis et les mercredis après-midi. Et puis il y avait aussi un « Café des femmes ». Alors j’étais très contente pour mes gosses avant d’être contente pour moi ; et puis le mercredi après-midi j’ai emmené toute la famille sur le terrain et j’ai fait connaissance, Josiane qui s’est approchée, m’a fait la bise, m’a parlé de Terrain d’entente, après aussi Claire, et ça m’a fait très plaisir parce que moi aussi j’étais seule sur Saint-Etienne, j’avais ni parents, ni famille, ni rien. Et c’était pour moi une rencontre d’une nouvelle famille. Pour moi et pour mes enfants. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Terrain d’entente.

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Les 26, 27 et 28 janvier, des enfants de Terrain d’entente, des enfants du quartier de Tardy, des adultes amateurs et des membres du collectif X se sont rassemblés pour raconter ensemble, d’une même voix, l’histoire des péripéties d’Ulysse et ses marins dans une Odyssée revisitée par (la plume d’) Agnès D’Halluin. Deux heures et demi d’aventures, de chants, d’impro, de jeu pour traverser ce récit avec les spectateurs. Ci-dessus « le chant des sirènes » chanté par tous les marins, dont ceux de Beaubrun-Tarentaize, pour faire face aux envoûtements des Sirènes… Photo : Anne Pellois.

-  D’accord, et du coup tu allais au Café des femmes ensuite ?

Ensuite la semaine qui est suivante elle-même je suis partie au Café des Femmes, et là j’ai fait la rencontre des « mamans ». C’était des dames comme moi, qui portaient le foulard, qui venaient aussi du pays, qui avait aussi le mal du pays. Et là ça m’a plu. J’ai fait des connaissances de beaucoup de femmes, on a parlé ensemble et on est devenues des amies. Maintenant on se voit dehors, on se connait tu vois on est une même famille maintenant c’est sûr. Saint-Etienne on a notre propre petite famille. Nous sommes des gens sans famille, on a quitté le pays avec les familles, avec les parents, avec les sœurs et frères et on s’est retrouvés dans un pays tous seuls.

-   Et comment tu présenterais le principe de ce café à des gens qui connaissent pas ?

En tous cas ce café là pour moi il forme une puissance quand on est tous ensemble. On partage beaucoup de choses ensemble. On partage surtout nos joies ensemble, nos peines, si on veut on se confie, entre nous, mais des fois par exemple si y’a quelqu’un qui est malade, je sais pas moi, on lui trouve des remèdes… Tu vois c’est vraiment une belle chose le café des femmes, moi en tous cas ça me fait beaucoup de bien. Ça permet de boucher un trou vide qui était en moi. J’avais vraiment en moi. J’avais un grand vide. Pas de famille… ça m’a rempli ce vide-là. Ça me l’a rempli. C’est pour ça que maintenant c’est un manque pour moi d’être éloignée comme ça. Je me rappelle que Claire elle pleurait quand je lui ai dit que je déménageais, parce qu’elle disait : « C’est fini, tu pourras plus venir, c’est trop loin, c’est trop loin, t’auras un bébé » tout ça. Mais moi je comprenais pas, je disais : « Mais non, je serai là ! Je serai là ! » Et maintenant je suis un petit peu éloignée, ça fait du mal mais j’essaie de revenir et de respirer « hhhhhhhumm… » comme si un poisson qu’on remettait dans l’eau. Mais je suis sûre que ça va continuer le « Café des femmes » en tous cas pour moi. J’espère que ça va continuer, parce qu’on évolue, toutes ensemble, on va voir que y’a une idée, quelqu’un pense à quelque chose , et on est tous de notre force pour réaliser cette chose-là.
Et c’est bien pour nous. Pour des dames. Des dames. Parce qu’on est toujours en silence nous. On essaye …. Même si on pense des choses, on pense au fond de nous. On essaye pas vraiment de l’ « éclorer ». Le « Café des femmes » lui il nous permet de « éclorer » nos pensées, nos idées. Par exemple, on va vouloir faire quelque chose, eh ben on arrive à le faire, tous ensemble, main dans la main et ça, ça fait beaucoup de bien. On réalise des choses ensemble. Ça c’est bien ça. Ça fait du bien. Ça, ça me fait beaucoup de bien.

-  Oui ça se voit ! Et c’est quoi les projets que tu retiens, qui ont été construits tous ensemble dans le « Café des femmes » depuis que tu y es ?

Deux choses vraiment qui m’ont touchée dans le « Café des femmes » qu’on a réalisé ensemble : c’ était « la soupe de l’amitié » . C’était à cause de l’attentat de « Charlie hebdo » et on se sentait mal, nous, les dames qui sortent en foulard. On se sentait mal parce que c’est comme si on portait notre religion comme ça là (mime d’un plateau) alors que nous on y est pour rien… Y’a même une dame qui voulait plus sortir. Elle voyait les gens la regarder mal et tout ça. Et y’a eu Josiane qui m’en a parlé à moi la première, elle m’a dit regarde les dames… – « Est-ce que c’est pour les religions qu’on fait ça ? » elle a dit : « Non c’est pas pour les religions, c’est pour dire à tout le monde que même si on a certains notre religion, on peut vivre ensemble. » A cause de ces attentats du centre-ville, on va faire une grande soupe d’amitié, l’offrir à tout le monde et on va parler de ce qu’on pense, de tout ça. Et la soupe elle a vraiment réussi. Y’a eu beaucoup de gens. C’est passé dans le journal. Ce jour-là m’a touché à moi. J’ai senti qu’on avait réalisé quelque chose. On avait parlé de quelque chose.
Et la deuxième chose aussi qu’on a réalisé c’était pour la Palestine. De cotiser pour la Palestine. De parler de leur souffrance, qu’il fallait faire quelque chose, main dans la main. Et on a tenu un « p’tit truc » ensemble : on a préparé des gâteaux, tout ça, on les a vendu à des prix symboliques, mais on a pu ramasser une petite somme d’argent pour l’offrir à l’association BDS*. Et on s’amuse aussi d’un autre côté, on a fait deux coups ?… « D’une pierre deux coups » ! D’un côté on s’est bien amusé, nous les dames on a fait du foot. Des dames de plus de 40 ans en train de courir derrière une balle (rires) ! ! Et les gens qui nous regardent, et on a tout laissé derrière nous, on se voyait même pas comme on était ! Et aussi on a cotisé. On a donné de nous. Pour cette cause-là. Main dans la main. On s’est bien amusé et on a cotisé de l’autre. Ça c’est ce qui m’a plu.

Y’a aussi un autre côté dans le « Café des femmes », il réalise des hammams aux dames, des sorties, et d’autres choses. Moi, pour moi avec ma famille sur le dos, mes enfants tous petits, ça m’intéresse pas vraiment. Tu vois pour moi hein. Les autres ça leur intéresse parce qu’ils sont coincés ici, ce sont des familles qui n’ont pas de papiers, ils peuvent pas retourner maintenant voir leur père leur famille tout ça, et faire des vacances, offrir des vacances à leurs enfants tout ça, et grâce à ces sorties-là eux ils se sentent bien. Ils font des sorties, ils vont au bord de l’eau, ils font des pique-niques. C’est aussi un manque qui est en eux. Et ce côté-là … moi maintenant avec mon petit et tout ça, je peux me priver de ça. Ce côté-là. Mais ce que je peux pas me priver, c’est : le « Café des femmes » ! Mon petit café devant moi ! Ou alors…de faire des choses pour l’humanité.
Et ce qui touche beaucoup. Tu vois, moi je suis suivie au Conseil général, et ils me demandent toujours « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » Alors moi je dis : « Moi je suis une mère au foyer, mais je suis dans une association, on fait des trucs ensemble. » Alors il me regarde il me dit : « Une association euh… musulmane madame.. ? » Je dis : « Pas du tout ! ! Une association où il y a toutes les religions, où se sont même des français qui la tiennent. » Le gars il en revenait pas. Il croyait peut-être qu’une femme comme moi elle ne pourrait pas faire autre chose avec des autres gens. Peut-être lui il peut pas imaginer qu’on peut faire malgré tout, et c’est ça qu’est-ce qu’il nous offre le « Café des femmes » et « Terrain d’entente ». C’est que malgré notre couleur, notre religion, notre âge et tout, on peut faire beaucoup d’choses ensemble. Et on se sent bien. On se sent ni rejeté ni…
Tu vois aussi par exemple : tellement que la vie est dure et tout, les gens ils aiment bien quand c’est tout gratuit. Ça donne envie aux gens de venir là parce que c’est gratuit, parce que les gens maintenant ils souffrent avec la crise du travail.
On a tous de l’argent, de quoi manger. Mais on peut pas tout se permettre. « Terrain d’entente » il permet des sorties, du hammam. Y’a beaucoup de dames parce qu’ils ont pas vraiment les moyens. Et du coup il y en a de plus en plus et ça aussi c’est bien. C’est surtout bien pour les gens qui n’ont pas vraiment les moyens. Ça aussi ça me plait dans le « Café des femmes » faut rien payer, c’est gratuit. Quand notre soupe était gratuit les gens n’en revenaient pas. Après ils disaient : « Alors, alors, combien je mets ? » – « Gratuit ! ! Gratuit ! ! » Et après ils disaient : « Non, non, je veux mettre quelque chose ». Par exemple, ils demandaient si y’avait une caisse. Y’avait pas de caisse, c’est gratuit. C’est ça, ça touche aussi tu sais ça. Cette gratuité là, ça me touche moi. Moi j’aime aussi les choses peuvent être gratuites. Pourquoi toujours avec l’argent là comme ça ? Ça aussi ça me plait. Dans cette association. Ca me plait. Moi dans les autres associations qui ont connues mes idées tout ça, ils me demandent de rentrer dans leur association mais moi je dis : « Non, c’est celle-là et j’y reste. » Ils disent : « Si si » Je dis : « Non non ! »

 

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