Texte de reflexion

Ce temps long du confinement : Le journal de Terrain d’Entente

« L’annonce du confinement a été un choc, on ne s’y attendait pas. On a traversé des catastrophes mais pas sur notre période actuelle ». (Fathia)

Le temps a été suspendu. Une expérience inédite s’est imposée à nous tous. Face à une menace mortelle, nous avons du renoncer à tout ce qui construit notre quotidien qui nous a alors échappé. Nous avons du arrêter des activités qui assurent le maintient de notre existence, lui donnent du sens. Si cette remise en question radicale a concerné toute l’humanité, elle n’a pas été vécue de la même façon en fonction de la situation sociale de chacun.

Terrain d’Entente s’est efforcé de rester intègre par rapport à ses principes. Aujourd’hui, il nous semble indispensable de donner la parole à ses différents acteurs pour évoquer cette période. Il s’agit des différents membres de l’équipe et d’habitantes du quartier de Tarentaize-Beaubrun.Nous espérons que ce partage nous donne la possibilité de tirer des enseignements de ce que nous avons subi pour envisager autrement notre avenir.

Fathia: Le décès de la maman de Nabila, c’était horrible. C’est ce qui m’a marqué le plus. Elle s’est retrouvée seule pour faire son deuil. C’était inhumain de là voir pleurer de son balcon et de ne pas pouvoir là tenir dans nos bras. Sinon je sens que ça a rapproché les familles. Ca a crée des liens plus forts entre les parents et les enfants. Tu te découvres. J’ai retrouvé également des souvenirs en triant mes affaires. J’avais le temps. J’ai senti un élan de solidarité. Pour une fois, on était tous dans la même situation, tous pareils. Avec l’humain qui avait vraiment sa place d’humain. Des relations où ce n’est pas l’hypocrisie qui domine. De ne pas pouvoir être en lien avec les personnes ça permet de comprendre à quel point on y tient. Les gens te manquent, tu mesures plus ce qui a de la valeur dans la vie. La famille, l’amitié. Des relations qui sont précieuses. J’ai senti beaucoup d’émotions autour de moi la première fois qu’on s’est retrouvées. On a été mis face à la réalité. La vie, et la mort…. On le sait mais ça a permis une plus grande prise de conscience. Dans le quartier, un petit collectif s’est organisé pour que personne ne soit oublié. Le mari de Nabila y a participé. Une somme d’argent a été récoltée entre les habitants, durant toute la période du confinement, pour proposer des colis alimentaires à ceux qui n’avaient plus rien. Cette solidarité s’est prolongée durant toute la période du ramadhan. Des familles préparaient chaque jour des repas que des bénévoles de la mosquée distribuaient. Le regard des gens a changé. On est tous pareils avec les masques. Le port du voile qui était choquant auparavant a trouvé sa place comme une mesure de protection nécessaire aujourd’hui. Ca fait du bien la fin de ce racisme! Ce que je retiens surtout du Covid c’est le développement des solidarités ».

Une annonce que nous n’avons pas su anticiper: le coronavirus s’est propagé partout dans le monde! De l’épidémie annoncée en Chine, nous découvrons que la pandémie va immobiliser toute l’activité humaine! La veille du discours présidentiel qui annonçait l’injonction à l’auto enfermement, nous étions sur le terrain avec les familles, c’était un Samedi. Nous avions prévu des petites mesures d’hygiène: de l’eau, du savon pour encourager les enfants à se laver les mains. Les verres et le goûter étaient restés au garage. Le lundi tout le monde devait rester confiné chez soi!

Zahia: « Je vais vous exposer mon ressenti sur la situation actuelle qui est inédite et déroutante à la fois. CONFINEMENT. Un mot que beaucoup de gens ne connaissaient pas , mais qui allait mettre tout le monde, oui le monde entier dans une situation de retrait social , physique et économique pour cause de crise sanitaire mondiale. Ce virus a fait des millions de morts dans le monde sans distinction de lieu,de race, de couleur, de richesse ou de pauvreté. Tous les continents ont été touché, toutes les populations ont vécu cette situation inédite et particulière. Confinement, un mot que je ne connaissais pas . On a tous été obligés de nous confiner, tout s’est arrêté! On aurait cru être dans un film américain d’apocalypse! On a pu remarquer que même les grandes puissances mondiales, les pays dotés des dernières et meilleures technologies n’ ont pas pu échapper à la contamination de ce nouveau virus . Un virus venu de Chine et qui a provoqué une pandémie mondiale, une contamination à laquelle personne ne s’attendait et n’était préparé. J’ai été choquée d’entendre tous les soirs vers 20h00 , le Professeur SALOMON qui venait nous annoncer , nous énumérer le nombre de morts par jour. L’ image de l’alignement des cercueils dans une longue fosse aux Etats -Unis à été impressionnante. Tout le monde : riche comme pauvre, adulte comme enfant, patron comme chômeur, toutes les nationalités , toutes les cultures et toutes les religions du monde ont été touchés. L’Humanité sans aucune distinction et cela doit nous amener à réfléchir sur notre façon de penser, sur notre rapport à l’ autre , sur nos dirigeants etsur notre avenir surtout. Rien n’ est acquis , l’ Homme restera toujours vulnérable sa connaissance, son intelligence, malgré le progrès . Il faut réfléchir sur le sens même de la vie et sur notre rapport aux autres. Une chose positive , c’ est que cette expérience nous a permis de réfléchir et de nous recentrer sur l’essentiel, et non sur des choses éphémères. BON COURAGE A TOUS ».

Devant la bonne volonté manifestée par le plus grand nombre, d’utiliser ce « temps libre » imposé pour apprécier les petits plaisirs de la vie familiale, nous avons vécu la première semaine comme une opportunité. Pour notre vie d’équipe, comme pour l’ensemble de notre collectif, nous avions enfin du temps! Ce temps qui nous manque toujours pour enrichir notre site de témoignages; pour finaliser des projets tous ensemble, en réfléchissant aux enjeux, en prenant en compte l’avis de chacun; pour s’astreindre à rédiger les bilans exigés par chaque financeur; pour organiser des vacances dignes de ce nom…. Nous avons mis en place des temps de réunion plus fréquents pour tenter de répondre à la complexité de ce nouveau contexte. Car pour construire des actions qui répondent aux besoins réels, et qui deviennent transformatrices, les temps consacrés à la discussion sont essentiels, déterminants. Nous avons besoin de la capacité de chacun à comprendre, analyser, proposer. Nous avons pris également le temps de téléphoner à chacun et à chacune. Nous avons partagé ainsi des moments d’intense intimité, à parler de nos conceptions de l’existence, de ce qui avait du prix à nos yeux, et de ce qui était ressenti comme une difficulté… Des échanges en vérité qui renforcent les relations. Très paradoxalement, malgré la conscience d’avoir à traverser un moment difficile, inédit et plein d’incertitudes, les premiers jours ont été vécus comme un souffle un peu nouveau. Nous avions le sentiment, en acceptant de bonne grâce cette lourde réduction de nos libertés, cette limitation volontaire de nos déplacements et de nos relations, de participer à cet effort collectif pour vaincre cette maladie inconnue. Nous trouvions notre place dans cette épreuve qui nous concernait tous. Nous étions comme tous les autres. La question des lieux de prières fermés à tous concernaient les citoyens de toutes les confessions. Il n’y avait plus ce discours sur les musulmans qui, par leur pratique, semblaient pour certains, contrevenir aux valeurs de la République. Nous devenions un peu égaux.

Bertrand: « Guerre », « confinement », « Gestes barrières » et « mesures de distanciation sociale »… Autant, à titre personnel, le confinement m’a permis de vivre un temps unique de repli familial tourné vers des choses plus essentielles, avec un rythme de vie beaucoup moins épuisant. Autant en ce qui concerne mon engagement à Terrain d’Entente, au fil des jours, je m’épuisais à ne rien faire et trouvais de plus en plus difficile le fait de ne plus faire vivre les projets de l’association, les actions qui faisaient mon engagement. Les termes utilisés par notre système gouvernant pour justifier la gestion de la crise, étaient aux antipodes de ce que peut / veut proposer l’association : • « Confinement » alors que nous faisons le choix d’être dehors de manière inconditionnelle. • « gestes barrières » et « Mesures de distanciation sociale » alors que l’association lutte depuis 9 ans pour casser ces barrières et processus de distanciation déjà existant et enclavant socialement les habitant-e-s des quartiers. • « Guerre » alors que nous appliquons des principes de non-violence et sommes convaincus que la guerre ou l’affrontement visant la destruction ne sont en rien précurseurs de paix ou retour au calme. Ceci, cumulé aux nouvelles lois en vigueur interdisant ou limitant drastiquement nos déplacements sur l’espace public, la mise en place de nos actions devenait impossible. Cependant, les difficultés sociales que vivent des personnes fréquentant l’association étaient toujours d’actualité et le manque de services proposés sur le quartier devenait inquiétant. Ainsi, les premières semaines, nous avons essayé de concevoir nos missions à distance par le biais d’appels et conférences téléphoniques. C’était loin d’être suffisant, on captait les difficultés rencontrées par chacun mais restions impuissants à pouvoir y apporter des réponses collectives. Seules les projections sur des périodes futures soulageaient mon implication au sein de l’association : organisation de l’été et de l’année prochaine. On pouvait alors imaginer des jours plus libres. Finalement, juillet et août seront bien plus compliqués à projeter puisque à priori les voyages à l’étranger seront annulés. Il faudra revoir nos prévisions de fréquentation à la hausse, sans être sûr d’avoir des moyens supplémentaires…

Claire: Les trois premières semaines du confinement, la commission vacances a continué de se réunir. Nous avons eu trois réunions téléphoniques, grâce à Ramzi qui organisait ce temps : Bertrand, Ramzi, Fatiha, Stéphanie et Claire. Nous avons bien travaillé durant ces réunions, prévisions des séjours, du nombre de personnes, établissement des budgets : locations, transports, loisirs, nourriture… bref, tout comme l’an dernier, sauf que nous n’étions pas dans la même pièce mais chacun chez soi !ça nous faisait du bien de se retrouver au téléphone, et aussi de mettre en forme des projets pour l’été 2020, même si nous n’étions pas du tout certains que tous seraient possible avec ce satané virus. Une grande occupation a été aussi de chercher des idées de sites où l’on trouvait des activités pour les enfants qui puissent être réalisées avec ce que l’on a à la maison, des sites d’activités sportives à la maison pour les adultes, les enfants.

Au cours de nos longs entretiens téléphoniques, nous avons entendu aussi d’autres témoignages. Plusieurs de ces pères et de ces mères allaient devoir poursuivre leur travail: vider nos poubelles, remplir les rayons des super marchés, assurer le ménage et la désinfection des locaux, se rendre auprès de nos aînés pour en prendre soin. Les « premiers de corvée » n’ont pas eu de répit, bien au contraire. Les annonces en boucle des morts qui augmentaient, des hôpitaux saturés, des malades qui ne pouvaient pas tous être accueillis en réanimation, ont eu raison de notre premier élan de bonne volonté.

Amel: « Les deux premiers jours de confinement ont été très difficiles. J’étais malade, j’avais besoin de me reposer. Les enfants n’avaient pas l’habitude de rester enfermés à la maison. Quand ils voulaient sortir je leur disais « si vous sortez, vous allez m’apporter la mort! ». J’ai eu mal de les retenir, surtout les adolescents pour lesquels c’était le plus difficile. Les deux plus grands avaient envie de faire des jeux sur la play en même temps, ils étaient beaucoup en conflit. Peu à peu, on a trouvé un mode d’organisation. Dans notre appartement, nous n’avons pas de balcon. Il y a une petite cour pour tous les habitants de l’immeuble, mais nos enfants n’y allaient pas. Ils ont passé un mois, sans voir le soleil! Puis leur père les a sortis un par un, pour qu’ils prennent un peu l’air. Le sport à la maison, c’était difficile, on avait peur de déranger les voisins. Durant deux mois, je n’ai pas vu mes voisins. J’ai fini par leur envoyer un mail pour prendre de leur nouvelle. Les réseaux sociaux m’ont aidée. Il y a plein de choses à partager. J’ai apprécié tous les liens que j’ai eu avec les autres grâce à face book, « whatsapp » , le partage de vidéo avec les femmes de terrain d’entente. On se passait le « bonjour » avec l’association « vélo en quartier ». J’ai beaucoup écouté les informations pour savoir ce qu’il se passait dans le monde. Entendre que peu à peu, il y avait moins de morts, ça m’a rassurée. Je ne me suis pas sentie en difficulté pour aider mes enfants dans leurs devoirs, mais il y en avait trop, avec des limites de temps imposées pour réaliser certains exercices. On me demandait de chronométrer ma fille qui est en CE1!. On n’arrivait pas à tenir les temps. J’étais inquiète. Ca remplissait toute la journée, j’étais pas préparé à faire tout ça. Et j’avais autre chose à faire: le ménage, la préparation des repas pour 6 personnes. Je me suis organisée. J’imprimais tout le travail scolaire le matin. Mais nous nous sommes retrouvés en panne de cartouche. Mon mari a parcouru toute la ville, dans plusieurs grandes surfaces, il est allé jusqu’à Andrézieux et finalement il a trouvé la dernière cartouche, mais elle était en couleur, ce qui nous a coûté plus de 40 euros!. Il l’a achetée, on n’avait pas le choix. Le matin je faisais le travail de la maison pour toute la famille, et l’après midi , le travail de l’école qui nous prenait 6 heures par jours. C’était très dur de devoir sortir avec un virus qui circule. Les rares fois que je suis sortie, c’était très calme. Il y avait très peu de personnes dehors. L’air était lourd. Je sentais que beaucoup de morts circulaient. J’arrivais pas à marcher. Je suis sortie avec un masque, des gants, j’avais peur de toucher quoi que ce soit. Je ne savais pas vraiment comment ce virus se transmettait. J’avais trop de questions sans réponse. J’avais peur d’ouvrir les fenêtres avec le virus qui circulait, c’était étouffant. Mon mari sortait une fois par jour. L’enfermement était très dur pour lui. Au début il s’est occupé de faire des réparations dans l’appartement. Il aime beaucoup bricoler, mais on n’a pas de place pour ça. Tous les examens que je devais passer pour mes problèmes de santé ont été annulés. J’ai été rappelée au bout de plusieurs semaines. Mais certains examens n’ont pas pu être encore réalisés, il faut attendre encore, après le déconfinement. Je n’ai toujours pas eu de rendez vous. Ce qui m’aurait aidé, c’est d’avoir une maison avec un jardin pour que les enfants puissent profiter de l’extérieur. Le confinement nous a donné le temps de réfléchir. A tout ce à quoi on tenait, de ce qu’on avait « avant ». Notre liberté de sortir. On n’en tenait pas compte avant: le plaisir de partager le trajet de l’école avec les enfants, de voir les gens….Tout ça nous a manqué. Le confinement m’a donné le temps de réfléchir sur ce qu’il y a de mieux à faire. Nos réunions au café des femmes, c’étaient des moments ensemble. Des moments de partage, d’échanges pour savoir ce qu’il se passe. Il faut changer notre vie après le confinement. Je voudrais faire beaucoup de sport pour prendre soin de ma santé. Je voudrais avoir la liberté de sortir pour faire des choses pour moi même et pour les autres. Pour aider. Donner de mon mieux. Laisser de bonnes traces. Est-ce que j’ai fait du mal? Est-ce que j’ai demandé pardon? Est-ce que j’ai fait du bien? Quel est le sens de ma vie? On réfléchit pour mieux donner. Le virus est venu comme ça, il attrape des innocents qui n’ont rien fait. On réfléchit chaque jour à la mort, on se dit qu’on va mourir dans son lit. Mais mourir comme ça c’est trop difficile. Chaque jour je priais pour ne pas mourir dans le corona. J’ai vu comment ils traitaient les morts avec du désinfectant. Ils les mettaient ensuite dans un sac en plastique. Pas de famille pour entourer le défunt. Pas d’amis. C’était l’armée qui s’occupait d’emporter les corps et qui circulait la nuit. Personne ne savait qui était dans les camions. Si c’était mon père, je ne sais pas dans quel camion il est! C’est comme s’ils jetaient les morts. Les morts, ils ne méritent pas ça! Dans ma religion, il faut les traiter au mieux, les honorer. Aujourd’hui, c’est le déconfinement et je ne me sens pas libre. L’état nous dit « vous allez sortir 3 semaines en test » Qu’est ce que ça veut dire « en test »? C’est pas normal de faire prendre des risques aux gens! Le virus il est toujours là! C’est pas logique de « tester » les gens! Allez, sortez! Tout le monde va dehors! Et le virus, il est où? Est ce qu’il y a des médicaments? Est ce que c’est sûr que toute la France est désinfectée? Tester les gens? Ils attrapent le virus et ils meurent. Certains n’ont plus de symptômes. Qui peut savoir que telle personne est porteuse du virus? On ne doit plus s’embrasser, plus se serrer la main. On sait que les chinois ne se serrent pas la main. Mais le virus il vient de là! Au début, ils disaient que les enfants sont porteurs du virus. C’est pour ça qu’ils ont arrêté l’école. Mais aujourd’hui ils ouvrent les écoles. Moi, je suis une personne malade. C’est sur qu’ils vont se toucher les enfants! Un porteur de virus touche une table, et c’est bon! Le virus vit 3 heures sur un meuble. Le masque est une protection. Le lendemain ils disent que non! C’est juste les personnes malades qui doivent se protéger d’un masque. Je ne comprends pas: le masque, c’est une protection pour moi ou pour les autres? Est ce que le masque suffit? Ils disent: « il faut porter des gants ». Quand je suis allée à l’hôpital pour faire soigner mon fils qui s’était blessé, les soignants m’ont interpellée en m’expliquant que les gants c’étaient des conducteurs du virus! Il fallait prendre du gel. mais il y avait des ruptures de stock! J’ai donc touché des portes, sans pouvoir me nettoyer avec du gel, et je suis rentrée chez moi le virus à la main! J’ai finalement pu acheter du gel en pharmacie qui coûtait 4 fois plus cher! Les gens de la STAS, les soignants, ils ont une protection transparente sur le visage. Pourquoi eux et pas nous? Pourquoi l’Etat n’a rien fait? Les masques qui sont distribués dans la rue ne sont pas protégés d’une enveloppe en plastique, et les gens mettent ces masques exposés à l’air libre, directement, sur leur visage! Est ce que c’est vraiment une protection? J’ai peur.

Nous avons été également témoin d’un drame. Une grand mère que nous connaissions tous et qui nous a quittés, suite à un arrêt cardiaque. Les règles du confinement ont interdit toute manifestation d’empathie pour sa famille, aucune visite, aucune présence n’ont été possible. Un enterrement provisoire a été assuré, sans savoir à quel moment cette dame pourra retrouver sa place parmi les siens en Algérie. Un deuil qui n’a pas pu se faire. L’une de ses filles en a subit un très lourd préjudice. Le souffle s’est transformé en sentiment d’oppression, la peur s’est installée dans de nombreux foyers. Sortir de chez soi devenait un vrai supplice. Alors nous avons continué à faire ce qui nous mobilise depuis toujours: rester « présent », accorder beaucoup d’attention à ce qui se manifeste, pour tenter d’y apporter des réponses.

Aïda : Durant cette période de confinement j’ai été en contact avec les pré-ados via les réseaux sociaux, nous avons créer un groupe afin de pouvoir partager des informations aux jeunes ou bien parler tous ensemble des difficultés qu’ils pouvaient rencontrer pendant le confinement. Il y a eu pour eux deux gros problèmes : le premier est le fait de ne pas pouvoir sortir. Eux qui étaient très souvent dehors ont mal vécu le fait d’être « enfermé » (Cilia : « chui comme une folle chez moi en plus il fait beau sa mère dehors »). Le deuxième problème: l’école à la maison, suivre les cours à distance, les multiples devoirs donnés par les professeurs à rendre rapidement même pendant les vacances! et les difficultés qu’ils ont rencontrées pour les faire (Asma : « J’en ai marre, je te jure je suis fatiguée, j’ai fait beaucoup de travail en plus taleur j’ai eu cours, en plus j’ai fait des exercices, j’ai trop fait pour aujourd’hui! ») (Mehdi : « c’est trop les devoirs même pendant les vacances ils nous en donnent plein ») . Grâce à ce contact que nous avons gardé via les réseaux, certains jeunes ont demandé de l’aide pour pouvoir faire leurs devoirs que nous avons tenté à distance, nous avons pu tous ensemble faire des jeux pour se divertir et pendant un moment oublier la situation dans laquelle nous étions.

Marion : Au fur et à mesure que les semaines passaient je tenais à proposer aux familles des activités pour les jeunes enfants. Ayant une connaissance plus particulière des tout-petits je me suis lancée dans une chasse aux activités. J’ai alors recueilli un grand nombre d’activités, que je mettais « en forme » pour qu’elles soient simples à réaliser. L’équipe transmettait ensuite ces activités aux familles. J’ai eu quelques retours « Il en faudrait pour les plus grands » «C’est génial je peux faire des activités avec mon enfant je n’en fais jamais, il est petit ». Ces remarques intelligentes m’ont poussé à élargir mon éventail de propositions ! Plus tard, avec les écoles qui donnaient toujours plus de devoirs, les activités que j’envoyais n’avaient plus trop de sens, à part surcharger les familles encore plus dans leur culpabilité de ne pas trouver le temps pour faire des activités. Du coup mes recherches ont été réalisées pour pouvoir porter des activités simples pendant les « terrains » !

Fyala: « Le 16 mars la France est confinée, les enfants doivent rester à la maison mais restent en contact avec l’école grâce à Internet pour suivre le contenu des leçons et devoirs. Chaque jour, les devoirs tombent comme de la grêle! Chaque enseignant exige des élèves ( mes enfants : PS-CM1-6eme- seconde, terminale) un travail fait et rendu pour chaque matière. Les deux grands travaillent seuls dans leur chambre. Ce n’est qu’après quelques jours que je me rends compte que je ne vois presque plus ma fille, qui est en terminale, sortir de sa chambre. Je lui pose la question, elle me répond quelle est débordée, le travail demandé est plus lourd que d’habitude, et qu’elle doit toujours être à jour dans son travail et présente quand il y a classe virtuelle. Pour les deux plus jeunes je m’ appuye sur mon mari . Il est chargé de télécharger leur travail scolaire. L’imprimante n’arrête pas: elle imprime les leçons et les exercices chaque jour et pour tous les enfants! Au bout de quelques jours l’imprimante n’a plus d’encre. Nous ne trouvons plus de cartouche sur le marché, il faudra attendre une semaine pour en trouver à nouveau. A la maison les enfants se bagarrent entre eux pour avoir le PC ou l’ordinateur pour le travail de l’école mais aussi pour tuer le temps en regardant des séries , des films ou jouer. L’ordinateur ne supporte pas, il surchauffe et s’arrête. Les jours passent, ils se ressemblent , enfermés entre quatre murs les enfants se lèvent tard ils dorment jusqu’à midi mangent et font leurs travail en traînant les pied , le soir tombé je remarque qu’ils ne dorment plus au heures habituelles. Ils veillent jusqu’à l’aube. Je n’arrive pas à coucher la plus petite avant minuit. Le matin je trouve la cuisine en désordre se sont les enfants qui se mettent à cuisiner à trois heures du matin quand ils ont un petit creux ou pour se faire plaisir . De mon côté j’essaye du mieux que je peux de suivre la scolarité de mes enfants qui sont en CM1 et 6eme. Je trouve que c’est dur, ça me stresse et me fatigue. La maîtresse de mon fils a mis peu à peu en place une classe virtuelle une fois par semaine. Je compte sur ma fille pour mettre le code de la réunion sur l’ordinateur tandis que moi je me transforme en policier pour faire régner l’ordre lors de la conversation : interdit de déranger, de parler et surtout ne pas se bagarrer! C’était vraiment un moment de tension chez nous pendant une heure . Pour le travail de ma fille qui est en petite section de maternelle, j’ai baissé les bras. Bien sûr je travaillais avec elle mais à ma façon. Son maître m’a téléphoné pour m’encourager à suivre le travail numérique. Alors j’ai fais de mon mieux je l’ai inscrit a « educartable » et depuis nous travaillons ensemble. Aujourd’hui le confinement est terminé les enfants vont reprendre le chemin de l’école. J’espère que tout ira pour le mieux pour eux, pour moi et pour le monde entier. AMEN. »

Ramzi : Il était évident que le télétravail pour lutter contre l’exclusion et la misère des uns et des autres allait être un coup « d’épée dans l’eau ». C’est pourquoi en discutant en équipe et avec les familles, nous avons pu identifier diverses besoins pour lesquels les jeunes pouvaient contribuer en donnant un coup de main en ces temps difficiles. Ainsi après sondage auprès des jeunes via les réseaux sociaux, je leur ai proposé d’aider des personnes vulnérables et plus particulièrement sur la tache des courses alimentaires pour éviter aux plus fragiles de se mettre en danger. De manière très spontanée la stricte majorité m’ont répondu : «Ramzi on est chaud ( partant) ». Adem ajouta « mais on va pas faire ça gratuit ». D’autres étaient un peu plus direct Mehdi :« je gagne quoi moi je suis pas un pigeon» Certains étaient sur d’autres réflexion du type « c’est sûr ces gens font zerhma (exprès) d’être dans la merde, ils ont pas besoin nous ». Ou plus simplement Fares « je veux bien aider si tu me fais un tour de vago (voiture )». Après discussion j’ai donc invité les uns et les autres à tenter l’expérience dans la mesure où ils avaient plus de temps que d’habitude en cette absence d’Ecole. Face à cette sollicitation la stricte unanimité des jeunes que j’avais contactés étaient près à être solidaires. Dès lors il nous fallait juste trouver les modalités d’organisation collective afin de créer une sorte de communauté d’entraide. Le leitmotiv était « frère y a rien à faire faut bien servir à quelque chose ». Malek D’autant plus que dès la première semaine et l’entrée en vigueur rapide de l’interdiction de tout déplacement non justifié, plusieurs jeunes du quartier avaient déjà subit des amendes de 135€ pour non respect du confinement car ils étaient dehors seulement au quartier. A ce moment-là avec les jeunes, nous étions d’abord beaucoup en contact via les réseaux sociaux. Je leur envoyais régulièrement des petites vidéos de sport à faire chez soi, des clips de musique véhiculant des messages éducatifs ou simplement marrants. Certains se plaignaient en effet des amendes. Malek me dit « les keufs s’ils auraient notre âge c’est sûr ils auraient pris des amendes comme nous » Adem lui répondait : « frère de toute façon on les paiera jamais ». Un autre jeune a profité du confinement pour construire avec des potes un projet musique. Il s’est donc mis à faire lui-même du rap. Younes m’envoyait ces petit extraits en me disant « regarde ma musique est mieux que tout le monde mais je suis pas connu». Une phrase de résilience! Cela me faisait penser à cette urgence de valoriser ces jeunes et en même temps de les encourager à persévérer dans leurs efforts. Nous avons donc demandé à ces jeunes de nous aider à aider les autres afin qu’on puisse nous mêmes les aider en retour durant les vacances d’été. Bon nombre d’entre eux ne vont en effet pas pouvoir sortir du quartier. Cette entre aide a donc commencé dès la deuxième semaine du confinement et perdure encore à l’heure actuelle. Concrètement et dans le respect des normes sanitaires ( masque, gel hydro alcoolique, distanciation sociale, attestation de déplacement), deux fois par semaine, je prenais avec moi un à deux jeunes pour faire les courses à des personnes très vulnérables que nous avions identifiées en amont ( assez âgées ou malades voir sans moyen de locomotions) sur le quartier de Tarentaize. Avec les familles je préparais une liste de course et je la partageais entre jeunes qui étaient en autonomie, même s’ils pouvaient compter sur moi en cas de difficulté. Grâce à ces petites expériences j’ai pu voir à quels points ces jeunes étaient compétents et qu’ils pouvaient réellement aider. Youcef savait où était placés la plus part des produits en grande surface, chose que seul j’aurais mit 4 fois plus de temps à trouver. Il me disait même : « t’inquiète quand il faut être op je suis op ( opérationnels) ». Ichem qui était réticent au départ à l’idée d’aider « gratuitement » m’a fait cette remarque dès sa première intervention « Ramzi c’est pas normal dans cette vie on laisse des grands mères porter des bouteilles de gaz toutes seules ». Dans ce cadre au service de l’intérêt général, les familles étaient ravies de laisser sortir leurs adolescents qui en avaient cruellement besoin. C’est ainsi à travers ces petites solidarités que plusieurs adolescents ont pu trouver une place certes ponctuelle, mais qui avait du sens pour eux. En retour les personnes vulnérables ont pu ouvrir leurs portes à ces jeunes avec une confiance qui augmentait au fil du temps. J’ai encore cette image de cette dame qui donne de l’argent liquide à un jeune qu’elle ne connaît pas. Cela est à mon sens porteur pour l’avenir.

Notre volonté tout au long de ces semaines, a été « d’ouvrir des fenêtres », tenter de sortir du malaise de plus en plus envahissant. Les « vacances de printemps » approchaient, on venait d’apprendre que le confinement se prolongeait jusqu’au 11 Mai! Une perspective très inquiétante pour les enfants, beaucoup ne sortaient plus de leur appartement. Comment allaient-ils supporter cet enfermement dans la durée? Nous avons alors décidé de proposer des distributions de jeux, livres, coloriages pour apporter un peu de nouveau dans ce quotidien où les repères dans le temps devenaient plus diffus. Notre premier rendez vous au coeur du quartier a nécessité une semaine d’organisation! Dans cette fameuse »Attestation de Déplacement Dérogatoire », personne n’avait envisagé que les enfants pourraient avoir d’autres besoins que de manger, dormir et faire leurs devoirs. Nos échanges téléphoniques avec des agents de la Mairie, du Commissariat, et de la Préfecture, ont permis de faire reconnaître cette initiative comme nécessaire.

Bertrand: Las de ne pouvoir rien faire, nous avons adapté notre position à cette période, en passant du « faire avec » au « faire pour ». En effet, après avoir identifié des besoins prioritaires, nous avons imaginé quelques actions qui pourraient y répondre et nous permettre d’être présents sur le quartier : • accompagner certaines personnes dans l’incapacité d’effectuer leurs achats de premières nécessité • organiser des temps de distribution et d’échange quasi hebdomadaire de jeux de société, livres, puzzles, coloriages, attestation de sortie et matériel scolaire,… • transmis 22 ordinateurs sur le quartier à des familles dont les enfants n’arrivaient plus à suivre le travail demandé par leurs établissements scolaires. Je fus agréablement surpris par l’implication de nombreuses personnes et organisations qui ont accompagné de manière sincère et désintéressée nos différentes actions : • les brigades de solidarité de Saint-Etienne pour les récoltes de dons et la mise à disposition de militants qui nous accompagnaient à préparer et mener les distributions; • la fondation Abbé Pierre pour les fonds exceptionnels attribués à l’achat d’ordinateurs, de jeux de société et aide vitale; •une partie du personnel de la médiathèque pour avoir transmis des livres de très bonne qualité, en quantité; •la présidente de l’amicale Laïque de Beaubrun qui a effectué près de 3 000 copies; •ENVIE pour leur réactivité sur cette période de vie pourtant au ralenti, qui nous ont mis à disposition les ordinateurs.

Claire: La recherche de masques a mis à contribution des gens qui ne se connaissaient pas, certains ne connaissaient pas Terrain d’Entente et cela nous a donné l’occasion de nous présenter ! La solidarité a joué à fond, ceux qui ne pouvaient pas en faire car n’avaient plus de tissu, ou d’élastiques, nous donnaient un autre contact. Avant le 11 mai, nous avions 170 masques, donnés par : Philippe Léonard (110) le collectif Masquesaintetienne (50), et des couturières voisines qui ont trouvé tout naturel de donner de leur temps et de leur talent pour en confectionner aussi : UN GRAND MERCI à tous !!

Marion : La distribution commence avant tout par une réflexion, une installation, une organisation. J’ai pu aider à installer plus précisément trier encore et encore, les jeux, les livres dans une cohérence d’équipe jamais au complet pendant ces temps-là. Pour la dernière distribution toute l’équipe était présente et nous avons pu apporter du sourire sur des visages, des rires d’enfants, des discussions, des retrouvailles ! Je suis contente d’avoir participé à ce renouveau du quartier Tarentaise ! Malgré le fait que mon visage ne soit pas très connu, les gens me parlaient, me demandaient des conseils, me souriaient ! Je voyais comme une libération dans les visages, une libération de pouvoir sortir chercher des jeux, croiser les voisins !

Martin: Je n’ai participé qu’à la dernière distribution donc je ne peux pas m’exprimer sur celles d’avant. J’ai quand même ressenti une grande joie qui cachait une grande peur, il y avait la joie de se retrouver, de revoir ses amies, de pouvoir échanger des nouvelles mais il n’y avait qu’un seul sujet de discussion “Le confinement” et toutes les douleurs qui en ont découlé. Certaines des familles ont été “démolies” mais ces distributions ont peut être été le début d’une longue rémission qui soignera les cicatrices de cette crise.

Sur les trois temps de distributions réalisés, nous avons senti une belle évolution. Les rares enfants qui nous ont rejoins la première fois sont arrivés avec des manteaux d’hiver! Ils n’avaient pas remarqué qu’on avait changé de saison! Ils ne manifestaient que peu d’enthousiasme face à nos propositions. Cet appétit de vivre, tous ces élans qui les caractérisent s’étaient peut être un peu émoussés? Par contre les pères étaient beaucoup plus présents que durant nos rendez vous habituels. Ils sortaient pour laisser leur famille à l’abri! La deuxième semaine, nous avons retrouvé des mères, et des enfants plus demandeurs! Plusieurs avaient rapporté des jeux à échanger avec d’autres. Ils savaient que ce partage permettrait de vivre des journées plus lumineuses. Des dons ont ainsi circulé entre nous. Notre dernière rencontre nous situait déjà dans « l’après confinement ». Nous étions tous plus détendus. Plusieurs familles se sont un peu attardées pour discuter entre elles, et pour rire aussi!. Certaines ne s’étaient jamais croisées dans le quartier depuis toutes ces semaines.

Bertrand: Bien que ces actions aient été très bien vécues par tout le monde, j’étais mal à l’aise dans ce rapport de faire pour et ce manque de concertation avec la communauté que forme habituellement l’association. J’ai hâte de retrouver nos relations antérieures et ces rapports collectifs et démocratiques entrepris depuis toutes ces années.

Ramzi : Concernant les ordinateurs cela s’est fait à travers les nombreux appels téléphoniques. Mon coup fil se résumait à un simple « comment ça va en ce moment? ». Le plus frappant chez ces familles c’est qu’elles ne demandaient rien à personne et, malgré leurs précarités, elles étaient toujours prêtes à donner un coup de main. Zahia une maman de 5 enfants aidait une femme âgée et très malade depuis plus de 2 ans. Je lui ai donc proposé de l’épauler en ajoutant : « prends soin de toi » et là elle ma répondu « oui mais dieu compte le khir ( bien ) qu’on fait au autres pas à nous mêmes ». Pour d’autres comme Karima qui m’expliquait « smehli ( désolée) j’étais pas joignable car mes enfants font leurs devoir sur mon téléphone ». Safia:« ma formation pôle emploi d’habitude je la fais sur l’ordinateur là-bas maintenant je peux pas parce que ça marche pas sur le téléphone ». Ou encore Yakoub un lycéen en filière scientifique qui me dit « c’est chaud de faire mes devoirs vu que tout le monde chez moi utilise l’ordi ». Cela était valable pour l’ensemble des familles nombreuses qu’on connaissait. Collectivement, nous avons pu trouver des solutions. Yakoub me demanda s’il était possible d’imprimer des feuilles pour pouvoir réaliser son travail. Et des partenaires sur le quartier nous ont permis cela. Yakoub a pu récupérer l’ensemble de ses impressions et celles de ses potes. « Ahchum (c’est rien), c’est normal » Dans cette dynamique solidaire un autre jeune qui m’avait accompagné pour les courses a appris que la fondation Abbé Pierre allait nous permettre de financer des ordinateurs. « non, saha ( merci) Ramzi, propose aux autres, ils ont plus besoin pour moi c’est fini pour moi l’école de toute façon. ». Face à cette difficulté qu’a présenté le confinement pour l’ensemble de la population, ces quelques jeunes ont pu faire preuve de résilience au service de tous.

Bertrand: Durant mes interventions sur le quartier, j’ai perçu une évolution des visages d’enfants qui sur la fin du premier mois m’apparaissaient vidés et inertes, alors qu’au fil du deuxième mois et surtout après le début du ramadan ceux-ci me semblaient reprendre vie. Cela correspondait avec une pratique du confinement moins tendue, perceptible par le nombre de personnes dans l’espace public de plus en plus conséquent. Ce qui rassure sur les aptitudes à sortir d’une telle expérience, mais nourrit mon inquiétude profonde concernant les impacts de ces méthodes inadaptées à nos besoins sociaux pour celles et ceux qui ne sortent pas encore ou très peu. Quels seront demain les réactions des enfants d’aujourd’hui suite à cette expérience ? N’est-ce pas plus dangereux que les risques de contracter le COVID-19 ? De plus, le dé confinement est loin d’être ce que j’imaginais et notre retour « à la normale » est loin d’être clair pour notre association. L’évidence est que Terrain d’Entente doit continuer d’être présent malgré les mesures sanitaires, mais comment allons-nous pouvoir effectuer des gestes de protection? Comment être « collectivement responsable » à 1 mètre de distance ? Avec un masque et à moins de dix regroupés au même endroit ? Nous devons revoir notre organisation afin d’adapter nos problématiques sociales à la protection sanitaire des personnes les plus vulnérables. Et pour le coup, il ne faudra pas faire pour, mais bien refaire avec.

Les prix des produits de première nécessité ont doublé tout au long de cette période. Les familles ont du s’affronter à une nouvelle difficulté. Le manque d’argent pour subvenir aux besoins élémentaires. Dans ce territoire, comme dans bien d’autres, le quotidien est devenu difficilement supportable. Les discours des représentants de l’état se sont contredits à plusieurs reprises. Toutes les contraintes subies ont mis à mal l’équilibre de vie familial. Un sacrifice qui a coûté trop cher. Les discours présidentiels et de ses représentants ont perdu toute crédibilité. Dans ce contexte d’urgence sanitaire, il nous faut réinventer d’autres façon de faire et de se retrouver collectivement. Nous souhaitons maintenir ce qui fait sens pour nous dans l’acte d’éduquer: la co construction collective de notre environnement, de la vie du groupe. Et créer ensemble un espace sécurisant où les interactions sont possibles, où il est possible de vivre du collectif. Tout ceci ne peut se réaliser que dans la relation, le dialogue, et les ajustements permanents. Nous devons être des personnes ressources et organiser un espace où les enfants puissent s’échapper, rire, et être en sécurité. Nous ne voulons pas oublier les besoins et les droits des enfants. Le droit de jouer, de parler entre eux, d’exprimer leurs émotions, de manipuler des objets. Leur bien être psychique est aujourd’hui, notre principale préoccupation. Notre responsabilité d’adultes est de rendre la situation la moins anxiogène possible. Les protocoles sanitaires sont drastiques, ils nous semblent incompatibles avec le bien- être des enfants. Il nous faut prendre ce risque d’être présents avec eux, sur le terrain. Etre vigilants avec eux. Nous nous devons d’accompagner la dynamique de groupe dans le sens de la protection de tous. Nous souhaitons donc donner aux enfants les moyens d’apprendre des réflexes de protection et de bienveillance sanitaire vis à vis de soi même et des autres, qu’ils puissent s’approprier en dehors de notre présence. Plutôt que d’imposer des « gestes barrières », nous souhaitons leur transmettre des attitudes de précautions respectueuses des personnes les plus vulnérables. Les enfants doivent comprendre leur responsabilité dans la possibilité de transmission du virus. Plutôt que d’inspirer de la peur et de la culpabilité, nous souhaitons nous engager ensemble dans l’apprentissage de « prendre soin les uns des autres ». Les enfants doivent pouvoir reprendre prise sur un réel qu’on ne leur a pas suffisamment expliqué, et mettre des mots sur cette période de confinement qu’ils ont subi. On ne sait pas à ce jour ce qu’ils ont compris du virus et de cette obligation au confinement prolongé. Il est indispensable de parler, d’écouter et de partager notre position: notre prise en compte de leur besoin de jouer avec les autres, d’être dehors, notre envie de construire avec eux des temps de rencontre et s’interroger sur ce qu’il est possible de faire et de ne pas faire. Sur l’espace Jean Ferrat, qui est un espace public, ouvert à tous, nous avons organisé un conseil des enfants pour se poser ensemble certaines questions déterminantes: Comment on peut se dire bonjour? Rechercher des activités où on ne se touche pas. Comment s’organiser pour éviter de se retrouver à plus de 8, 10, sur le même périmètre? Comment éviter que tout le quartier soit malade? Nous en avons également discuté avec l’ensemble des familles. Ce temps a été également l’occasion de partager nos analyses avec ceux avec lesquels nous avions engagés des chantiers et d’envisager « l’après ».

La communauté éducative:

Des militants de la pédagogie Freinet, des acteurs de l’éducation populaire, ont organisé différents échanges sous forme de conférence téléphonique. Nous avons pu mettre en évidence que le projet affiché de la « continuité pédagogique » dans cette période de confinement mettait en difficulté trop de familles et d’enseignants. L’école s’est retrouvée isolée, à devoir construire quelque chose d’impossible. Alors que la « continuité éducative » aurait permis d’engager de nombreuses institutions. L’absence de coordination entre les différents secteurs de l’éducation, leur cloisonnement ont paralysé les initiatives. Les tentatives pour briser cet isolement sont restées marginales, alors qu’il était indispensable d’inventer des modes de « présence » auprès de ceux pour lesquels la situation est devenue rapidement anxiogène. Les injonctions institutionnelles ont concerné seulement l’école, laissant une fois de plus à penser qu’on n’apprend que dans ce lieu… Certaines mères de familles consacraient plus de 6 heures par jour aux devoirs. D’autres ne pouvaient matériellement pas faire travailler les enfants. Les enseignants avaient le sentiment de faire intrusion dans les familles et d’imposer une manière de faire, irrespectueuse du cadre de vie familial. Les incompréhensions se sont multipliées. La connaissance et le lien avec les familles par les différents acteurs de chaque territoire, aurait pu donner des indicateurs pour apporter un soutien adapté à tous ceux que cet enfermement dans le temps long oppressait.

Nos différentes places – enseignants ICEM, professionnels de collectivité, et militants de la pédagogie sociale- nous ont permis de comprendre certains besoins. Des actions de solidarité se sont organisées sur le terrain, en réponse aux problèmes matériels. Mais elles sont restées très marginales au sein d’une école, d’une association.

Tous ces constats confirment le caractère indispensable de la mise en place de centres de communauté éducative pour assurer la continuité éducative, notamment en direction des familles les plus impactées par la précarité. Nous engager pour faire alliance et trouver nos complémentarités dans une même conception de l’apprentissage. Tous les espaces de vie de l’enfant peuvent contribuer à construire des espaces d’apprentissage, de coopération, de mutualisation et d’entraide. Des espaces qui dynamisent chacun, enrichissent le collectif et construisent des savoirs susceptibles de nous permettre à tous de percevoir, qu’en dépit de nos différences, nous sommes tous appelés à participer à la construction du commun. Il nous faut donner à tous un environnement culturel de qualité, des situations plus riches et stimulantes. Nous souhaitons prévoir pour la rentrée de septembre l’ouverture d’un chantier pour construire les modalités d’un travail collectif avec les différents acteurs du champs éducatif.

Projet d’une alimentation de qualité accessible à tous.

Une rencontre entre des membres de la Fourmilière et des adhérentes de Terrain d’Entente avait mis en évidence une préoccupation et une volonté partagées pour favoriser une alimentation de qualité pour tous, qui contribue à la préservation de l’environnement. Malgré tout, depuis l’ouverture de ce magasin coopératif, et différentes tentatives pour organiser la découverte de cet espace, aucune habitante n’est devenue coopératrice. La situation très précaire de ces familles est l’explication essentielle de leur absence de participation concrète. La dynamique que Terrain d’Entente a initié depuis 9 ans permet d’affirmer qu’il est indispensable d’aller à la rencontre des gens, d’être présents sur les territoires pour rendre possible des actions transformatrices. La précarité est un vécu si contraignant que la tendance pour toute personne qui là subit est de renoncer à des besoins fondamentaux comme l’alimentation de qualité, l’accès à la santé, à la culture… Le projet VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun) est présent dans différentes régions du territoire, il favorise le développement de groupements d’achats de produits de qualité dans les quartiers prioritaires de la Politique de la Ville. Il permet l’implication des adhérent.e.s dans le fonctionnement. L’objectif est de créer des rencontres qui produisent du plaisir partagé et non de l’anxiété autour des questions d’alimentation, de santé et d’environnement. Plusieurs acteurs impliqués dans d’autres collectifs sont partie prenante pour rendre possible ce projet qui pourrait se développer dans différents quartiers de la ville. Cette démarche ne deviendra réellement soutenable que si nous posons d’emblée la question financière pour les ménages et la rétribution juste des agriculteurs. L’alimentation de qualité, la préservation de l’environnement, la reconnaissance des travailleurs de la terre, la relocalisation de la production alimentaire, doivent être considérées comme une question de santé publique.

Ce temps long du confinement a contribué à aggraver beaucoup de situations familiales, pour toutes celles qui subissent depuis des décennies toutes les violences sociales. Cette période a mis en évidence l’inégalité d’accès face aux apprentissages de manière si catastrophique que certains pédagogues ont lancé des cris d’alarme en évoquant des situation d’enfants « morts scolairement »! La satisfaction des besoins alimentaires du quotidien est devenue une question centrale dans trop de foyers.

Terrain d’Entente s’indigne de ce maintien d’une vie à minima, pour tous les « bénéficiaires des minima sociaux » et poursuit son engagement auprès des familles, avec différents collectifs, pour refuser que ces inégalités continuent de se renforcer. Un engagement parmi beaucoup d’autres pour contribuer à construire notre avenir commun sur une planète habitable pour tous.

Josiane GUNTHER Le 10 Juin 2020

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Le confinement vu de Tarentaize, à Saint-Etienne

« Nous sommes en prison. Nous sommes dans nos appartements, mais en prison… ».

Les familles sont nombreuses à vivre cette période de confinement avec ce sentiment d’enfermement. Beaucoup de ces adultes parlent dans ces terme en connaissance de cause : des membres de leur famille, ou parmi leurs proches voisins ont déjà fait un séjour en prison. En prison,  il n’est possible de téléphoner aux proches, de prendre une douche, d’avoir des vêtements de rechange…. seulement sur des jours et des horaires imposés de manière souvent vécue comme aléatoire. Il n’y a pour les détenus et pour leurs familles, aucune prise sur la moindre des décisions. Tous se sentent dépossédés d’eux mêmes. La logique des délais, des refus, des accords, leur échappe totalement, avec le sentiment de subir des traitement injustes et indignes.

Au départ, cette période de confinement a bien été comprise par tous comme le respect  de règles sanitaires établies  pour protéger la population d’une menace très objective. Les familles ont manifesté leur bonne  volonté de participer à cet effort collectif pour empêcher au mieux la diffusion de ce virus mortel. Elles ont respecté strictement toutes les injonctions: le temps limité des sorties, les gestes barrière… 

Beaucoup ont entrepris un grand ménage de printemps, impliquant tous les membres de la familles. Les adultes ont organisé leur journée de façon à  prendre en charge les devoirs des enfants pour soutenir, au maximum de leur possibilité, les efforts des enfants à « poursuivre » leur scolarité. Ils ont changé les habitudes familiales en cuisant à plusieurs, en inventant de nouvelles recettes, en partageant les repas tous ensemble, à la même heure … Chacun recherchant ainsi la meilleure manière de traverser ce moment particulièrement anxiogène. Certains pensaient même que ce petit virus avait prit le parti « de ne pas toucher aux enfants, aux animaux, à la nature, à tous « les innocents » en fait! ».  Il s’attaquait par contre à ceux qui étaient  responsables des graves défis que nous avons aujourd’hui à relever, notamment la régénération de notre environnement qui  subit des destructions d’une ampleur considérable. Ces sentiments, ces réflexions, nous l’espérons, permettront de tirer des enseignements pour tenter de construire un monde plus habitable pour tous.

Mais ce temps de confinement, qui se prolonge, construit au fil du temps le sentiment de subir un enfermement de type carcéral. On subit les annonces en boucle du nombre de morts qui augmente chaque jour et qui donne « une odeur de mort à l’air qu’on respire« .

On subit  la répression policière qui sillonne en permanence le quartier « j’ai l’impression que chaque fois que je passe la tête par la fenêtre, j’aperçois une voiture de police« . On subit des moyens matériels tellement réduits qu’ils sont insuffisants pour satisfaire les besoins les plus élémentaires. Celui notamment de pouvoir s’alimenter chaque jour et qui devient aujourd’hui un luxe. Le périmètre et le temps de déplacement réduits, l’absence de voiture pour de nombreux foyers, obligent à se servir dans les commerces de proximité dont les prix ont doublés ces dernières semaines.

Le travail scolaire est devenu très rapidement problématique. Les rares familles les mieux loties, possèdent un seul ordinateur dont l’usage doit être réparti entre plusieurs frères et sœurs tout au long des semaines, ce qui démultiplie  les occasions de conflits. Beaucoup de familles n’ont pas la possibilité d’imprimer les attestations de dérogations indispensables pour pouvoir envisager la moindre sortie.

Depuis 5 semaines de nombreux enfants ne sont plus sortis ne serait ce qu’une demi heure par jour. Et tous ces enfants se retrouvent trop nombreux à partager des espaces extrêmement exigus. C’est une évidence, un enfant a besoin de bouger, c’est le propre de cette période particulière de l’existence. Le mouvement reste le moyen indispensable aux enfants pour vivre  des expériences essentielles pour appréhender et comprendre le monde et ses règles. Des règles qui sont censées être égales pour tous…. 

L’inquiétude des familles augmente quant aux capacités  à devoir encore tenir dans la durée avec toutes ces contraintes et ces difficultés. 

Ces colères, ces découragements, dans le cadre de Terrain d’Entente, on les partage régulièrement au téléphone. Des temps privilégiés où on peut dire en vérité ce qu’on ressent, les injustices subies mais aussi les  aspirations, celles surtout d’ une société plus égalitaire, où on n’oublierait personne, où on saurait construire des liens de fraternité plus solides et plus sûrs. 

Des échanges qui permettent de comprendre ce qui peut aider à tenir le coup dans ce temps long qui nous prive de l’essentiel : les liens, l’entraide. 

Nous avons pu ainsi organiser des petits services pour assurer les courses pour les personnes les moins valides. Quelques jeunes du quartier se prêtent à l’organisation de ces tâches. 

Ce n’est pas simple de réaliser ce petit projet avec eux. Ils ont trop pris l’habitude d’entendre que non seulement ils sont bons à rien, qu’ils nous dérangent,  mais aussi  qu’ils ne comptent pas pour nous. Ces jeunes qui n’ont accès ni à emploi, ni à la formation, ni à l’accompagnement se sentent abandonnés à leur sort. Ces jeunes qui dealent en bas des allées et que la police ne contrôle même plus…Ces jeunes qu’on ne protègent plus.  Ils sont donc réduits, pour obtenir un petit pécule,  à propager tous ces produits illicites. « Ces jeunes à qui ont n’accorde même pas le minimum vital qu’est le RSA! »

Et certains, malgré tout,  sortent de chez eux pour installer avec nous une bouteille de gaz à la voisine qui vient de sortir de l’hôpital, pour faire le plein de la semaine à la grand mère dont le mari n’a plus aucune motricité…. Ces quelques gestes apportent une respiration à tout un quartier, parce qu’on est fier de « nos jeunes » sur lesquels il semble qu’on puisse compter dans cette période où le temps s’est suspendu, où tout semble paralysé. C’est un petit bout de dignité retrouvée pour l’ensemble du quartier !

A notre demande, un beau mouvement de générosité s’est propagé dans les réseaux militants proches, pour récolter des jouets, des jeux, des livres, des coloriages de façon à ouvrir, aux enfants, une petite fenêtre sur l’extérieur, pour passer le temps des vacances. 

Curieusement, le jour de la distribution, ce sont les pères dans leur grande majorité qui se sont déplacés. Ces pères dont on doute souvent de leur capacité à accorder l’attention nécessaire à leur famille. Sur cette période où il est dit à longueur d’antenne que le danger nous menace à tout instant, ce sont les pères  qui sortent et qui protègent leur famille en prenant tous les risques. Ils font les courses, ils vont au travail, et ils choisissent des jeux pour leurs enfants.

Ce petit évènement extrêmement banal a nécessité toute une semaine d’organisation pour qu’il soit rendu possible. Les pouvoirs publics approuvaient la légitimité de cette action en direction des enfants. Mais le cadre des  attestations de dérogation  ne permettait pas cette sortie, bien que  très momentanée, du confinement.                                                                                  Le fait de pouvoir vivre des moments de détente, de plaisir, de découverte n’a pas été considéré comme « nécessaire » et « indispensable ». 

Aujourd’hui, les enfants et les jeunes  restent  les grands oubliés et ceux des milieux populaires en subissent le préjudice le plus lourd. Si les enseignants ont su maintenir le travail scolaire, avec les moyens dont ils disposaient, ils ont pu faire l’expérience  que ce contexte renforçait considérablement les inégalités. 

Par contre, pour les institutions, aucune autre question ne s’est posée concernant les besoins particuliers des enfants.  

De nombreux pédagogues nous rappellent régulièrement que l’enfance est caractérisée par la curiosité, l’ enthousiasme, la puissance créatrice. Cet élan de vie qui reste un point d’appuie déterminant pour chacun d’entre nous pour poursuivre notre marche en avant tout au long de notre existence.

Ne sommes nous pas en train de mettre en danger ce qui est essentiel en ne réfléchissant pas à comment permettre à ces enfants, dans ce contexte, d’exister pour ce qu’ils sont?

L’enfant, tous les enfants et les jeunes, ne sont pas des adultes en devenir. Ils existent ici et maintenant. Cet élan de vie qui les caractérise, et le fait de devoir prendre soin d’eux devrait porter la société toute entière! Et ce dans toutes les périodes plus ou moins tragiques que nous avons à traverser.

Josiane Günther 

le 19/04/2020

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Prenons bien soin les uns des autres, prenons soin du vivant!

Nous nous retrouvons aujourd’hui devant une menace tragique et mondiale, une pandémie qui évolue de façon fulgurante. L’essentiel  est d’arriver tous ensemble à surmonter cette catastrophe  avec le moins de dégât humain possible. 

Nous avons à saluer l’immense travail des soignants qui se retrouvent chaque jour, devant des difficultés incommensurables pour faire face et pour lutter contre cette contamination mortelle, avec de très faibles moyens.

Il est donc temps  de renforcer toutes les solidarités de toutes les manières possibles. De nombreux collectifs qui sont engagés auprès des populations les plus en danger, ont su être extrêmement réactifs dès l’annonce de notre obligation au confinement. Ils ont su interpeller les pouvoirs publics sur les questions essentielles d’approvisionnement, de mise à l’abri, de mesures d’hygiène et de protections élémentaires….De nombreux militants sont restés mobilisés et s’organisent chaque jour pour tenter de n’oublier personne.

Terrain d’Entente fait également le constat des forces de mobilisation qui émergent et se manifestent dans de nombreux foyers à Beaubrun /Tarentaize. Les familles, les jeunes inventent d’autres moyens de communication pour ne pas se retrouver totalement isolés, pour organiser toutes les formes possibles d’entraide .

Les jeunes qui sont souvent pointés du doigt pour leur absence de sens civique, pour leur mésusage de l’espace public…

Ces jeunes là sont prêts aujourd’hui à assurer les services qui vont devenir indispensables au quotidien des personnes les plus fragiles: les « anciens », les personnes handicapées…( les courses pour remplir le frigo, les médicaments à renouveler, les colis reçus à la poste…).

Il n’est pas certain que nous soyons en mesure  de trouver un mode d’organisation qui rende possible cette entraide. Le confinement restant la mesure la plus sûr de faire barrière au virus. Mais la bonne volonté de ces jeunes, dans cette période où le danger nous menace tous, nous permet d’espérer pour eux, à l’avenir, une véritable reconnaissance et une place. Plutôt que de maintenir notre réflexe de défiance et de mise à distance à leur égard, sachons considérer ce qu’ils savent nous manifester aujourd’hui, dans cette situation inédite, de leur volonté de participer et de contribuer  au mieux être de tous.

Depuis l’injonction au confinement, à Beaubrun/Tarentaize, via les réseaux sociaux, des messages quotidiens s’échangent,  des projets se dessinent. 

Plusieurs familles ont décidé d’inviter chacun, chacune à faire le tri dans les photos qui rappellent les souvenirs des moments que nous avons pu partager ensemble. Des évènements très divers: de la sortie « châtaignes », à la fête d’Halloween, des galettes sur le terrain à la fête du 31 Décembre, etc….!

Chacun, chacune va ainsi pouvoir enrichir notre site pour garder en mémoire ce que nous avons su développer tout au long de l’année. Des souvenirs qui vont nous aider à ne pas oublier que nous savons agir et  progresser ensemble. 

« On a le temps! »

Nous vivons dans un époque où tout s’accélère, où les questions d’efficacité se confondent avec la précipitation, le mouvement permanent, l’hyper activité. Ce temps de confinement obligatoire peut nous inciter à prendre le temps pour assimiler, s’approprier les expériences vécues, tirer des enseignements des actes que nous posons, des relations que nous construisons.

Dans ce retour aux souvenirs, nous allons pouvoir prendre le temps ensemble, d’apprécier, de mesurer ce que nous sommes en capacité de réaliser, pour poursuivre cette dynamique pour des jours meilleurs.

Pendant nos longs échanges téléphoniques, il est souvent manifesté par les unes et les autres,  la capacité à tirer bénéfice de cette promiscuité imposée. En famille, on retrouve le plaisir de cuisiner à plusieurs, de découvrir de nouvelles recettes, de faire des dessins, de partager les repas tous ensemble… On se parle plus. Ces relations plus intimes deviennent plus intenses. Quand on connaît l’exiguïté de certains appartements, tous ces témoignages forcent le respect.

Il est même prévu de tenter de réaliser notre « café des femmes » sous forme de conférence téléphonique! on serait ainsi à plusieurs à prendre des nouvelles des unes et des autres, à nous réconforter, à nous redonner du souffle.

Etre en capacité de trouver ce qu’il y a de positif dans les situations difficiles, c’est la force de tous ceux  qui ont à affronter un quotidien rude, parfois plein d’incertitudes, souvent menaçant. 

Aujourd’hui, nous avons besoin, plus que jamais, de nous nourrir de cette ressource là, qui rend possible de traverser ensemble bien des tempêtes.

Ce qui nous maintient en vie ce sont tous ces liens qui nous unissent grâce justement au fait d’avoir à prendre soin les uns des autres. Les personnes les plus vulnérables nous donnent à vivre ce qui est le plus essentiel à chacun pour pouvoir préserver son humanité. Sentir que l’autre, mon semblable a besoin de moi tout comme il est indispensable à mon existence.

En ces temps très troublés les informations sur les ondes nous révèlent les pires conséquences de la trajectoire néo libérale:  

 –    le témoignage poignant d’une soignante qui est condamnée à rester impuissante face à tous ceux qui se retrouvent seuls face à la mort, sans possibilité de pouvoir dire « adieu » à leurs proches  

 –    les projections du MEDEF qui, dans ce contexte, envisage de rendre les vacances obligatoires à tous ces travailleurs inactifs pour toute la période de confinement et prévoit dès cet été la relance massive de l’économie!

La relance de l’économie mondialisée des multinationales. Celle qui est responsable des déplacements permanents des biens et des marchandises à l’échelle de la planète. Ces transactions permanentes justement responsables de la diffusion du virus et de la pandémie qui s’est répandue à une vitesse foudroyante.

Pour arrêter ce jeu de massacre, nous avons des réponses concrètes. Sur tous les territoires des collectifs organisent  une économie de proximité qui peut devenir réellement opérante et contribuer avec efficacité à organiser un monde vivable pour tous. Toutes ces expériences construisent des actions à partir de problèmes identifiés, analysés collectivement. Elles font la démonstration qu’il est indispensable et possible de se réapproprier les enjeux de notre époque en agissant avec les autres. 

Toutes ces expérimentations qui se développent, nous permettent de mieux appréhender les modalités d’organisation des collectifs pour reconnaître et s’appuyer sur les ressources que  chacun pour développer des espaces adaptés aux enjeux d’aujourd’hui.

C’est au prix de tous ces efforts que nous pouvons espérer construire une vie qui réponde à la nécessité du respect du vivant, du respect de la dignité de tous.  

Prenons bien soin les uns des autres, prenons soin du vivant! 

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Pour que chaque enfant puisse trouver sa place

L’école est essentielle. Elle fournit à l’enfant des outils pour grandir, pour devenir indépendant, pour comprendre le monde qui l’entoure ».

C’est à l’occasion d’une rencontre entre parents d’élèves et enseignants qu’une mère, dont les 4 enfants sont scolarisés, a su trouver les mots pour traduire ce qu’elle espère de l’école pour le devenir des enfants. « Fournir à l’enfant des outils pour comprendre le monde qui l’entoure ». Cette personne donne à l’ensemble de la communauté éducative, l’opportunité de re questionner le sens des apprentissages, et d’identifier les savoirs à mobiliser pour ce projet d’envergure. Une aspiration de cette ampleur ne peut pas être la seule affaire de l’école. C’est une ambition qui nous implique tous.

Lire, écrire, parler, des aptitudes qui ont toujours été considérées comme les fondements de toute vie en société. Lire et écrire, c’est prendre du pouvoir sur sa propre vie, et sur tous ceux qui prétendent détenir la vérité. Savoir lire, c’est pouvoir vérifier, comparer, critiquer ; c’est pouvoir chercher soi-même l’information et accéder directement aux sources. Lire, c’est pouvoir voyager et rêver, découvrir le monde, les autres et soi-même. Écrire, c’est pouvoir exprimer ce que l’on pense et ce que l’on croit. La lecture et l’écriture sont ainsi pensés comme moyens de libérer le peuple de ses chaînes.

Mais aujourd’hui, lire et écrire sont devenus, pour des milliers d’enfants, une obligation fastidieuse, le début de l’échec, de l’exclusion. A l’école, en apprenant à lire l’enfant découvre aussi la concurrence et comprend que la réussite des uns ne prend sa valeur qu’avec l’échec des autres. Cette souffrance liée aux premiers apprentissages scolaires, cette méfiance qui se développe à l’égard d’autrui, ont des conséquences sur la construction de la personnalité et sur le comportement social de l’enfant devenu adulte.

Cette aspiration à comprendre et à maîtriser son destin, est devenue aujourd’hui, pour beaucoup trop d’enfants scolarisés, une contrainte inutile imposée par les adultes. Combien d’enfants rejettent l’écrit au profit de la télévision et autres écrans, sans d’ailleurs prendre la peine de consulter le magazine qui informe sur les programmes ?

La logique libérale a modifié le projet éducatif républicain. L’objectif final est d’adapter l’ensemble des formations aux intérêts du marché, contrairement aux belles valeurs affichées. Ce qui instaure une compétition féroce entre les enfants, les institutions, les éducateurs. Ce changement de trajectoire a été redoutablement opérant. Nos bases culturelles et politiques sont ébranlées, elles sont traversées par une crise des modèles éducatifs qu’ils soient familiaux, sociaux ou scolaires. Une crise aggravée par le recul des solidarités familiales et de proximité, par la baisse des moyens dont disposent les acteurs de l’éducation.

Le système scolaire est en plein paradoxe : il affiche un objectif de réussite pour tous les élèves à l’école , avec le socle commun de connaissances et de culture, et le choix pour tous de leur orientation. La loi de Refondation de l’écoleinsiste sur le caractère inclusif del’école, elle a l’ambition de se préoccuper de la réussite de tous. L’école est un service public pour tous les publics. Elle reconnaît que tous les enfants partagent les mêmes capacités d’apprendre et de progresser. Mais les actes posés par l’institution tendent à rendre impossible ces objectifs démocratiques: l’éducation à la compétition, les modalités d’évaluation, les conditions d’encadrement des élèves, les carences de la formation, le manque de personnel soignante te aidant etc…

Les enfants des milieux populaires sont majoritairement en difficulté d’apprentissage à l’école, ils subissent des orientations précoces qui les excluent de possibilités de réaliser des études en fonction de leurs aspirations.

L’école ne fait plus référence pour ces enfants qui vivent ce qui s’y passe comme sans rapport avec leur réalité, leur identité, leur culture, leur famille, leur condition de vie, leur avenir.

Les enfants qui n’ont pas été préparés à cette connaissance des codes et des attentes du système scolaire arrivent à l’école avec leur différence. Dès la maternelle ce projet les situe en difficulté, ils ne parlent pas bien, ils ne savent pas écouter et respecter les consignes… Le projet scolaire les sélectionne sur des compétences abstraites et organise un enseignement qui valorise le fait de pouvoir se projeter dans l’école et la société telles qu’elles sont. Ce système privilégie certains domaines au détriment des autres. Il y a un problème d’identification.

Ainsi, l’école n’arrive pas à atténuer les inégalités dues à l’origine sociale et culturelle, elle a même tendance à les amplifier. Chaque année, depuis 15 ans, plus de 100 000 jeunes sortent du système scolaire sans aucun diplôme. Et ceux qui échouent à l’école sont les exclus de demain. Des milliers de jeunes se retrouvent sans emploi, sans formation, sans accompagnement. Notre pacte républicain est en danger si on ne réduit pas les écarts. Lorsqu’on a on moins de droits que les autres, comment peut on accepter d’avoir les mêmes devoirs?

Ce n’est pas la capacité de l’enfant à comprendre qui est en jeu, mais la nécessité de connaître les normes spécifiques. Cette école n’offre pas, à certains enfants, matière à y trouver du sens. L’enfant peut réussir à l’école s’il sait faire des liens entre ce qu’il apprend dans les différentes sphères de sa vie, tant dans les principes éducatifs que dans les savoirs eux mêmes. Il est donc nécessaire de considérer l’enfant dans toutes ses dimensions.

Les enseignants ne peuvent pas faire la classe sans se soucier de la façon dont les élèves vivent la relation entre la culture qu’ils dispensent à l’école et celle de leur milieu familial. L’école doit tenir compte de l’environnement social.

Or, nous vivons dans une société cloisonnée, les différentes institutions, les structures associatives, sont trop souvent sans lien les unes avec les autres. Beaucoup d’enseignants ne connaissent pas le tissu social dans lequel vivent leurs élèves. Et ils ne prennent pas la mesure des difficultés. Certaines familles sont grande difficulté sociale, inquiètes, malmenées, préoccupées par un quotidien instable et incertain. Les enfants vivent dans un climat familial empreint de préoccupations quotidiennes multiples et parfois insolubles.

L’élève se retrouve dans une posture de conflit de loyauté qui bloque les apprentissages, et dans une double solitude. A l’école il ne peut pas parler de son environnement social, en famille il ne peut pas partager ses expériences scolaires.

Devant l’inadaptation croissante de l’école au monde d’aujourd’hui, un recours aux familles semble nécessaire. Pour identifier les besoins et adapter au mieux les pratiques, la parole des parents est indispensable. Une tentative se met peu à peu en place : la co éducation, l’ouverture de l’école aux familles. Il s’agit de construire une relation de confiance et de reconnaissance réciproque entre l’école et les familles.

Historiquement l’école a été conçue pour sortir l’enfant du cadre familial, et lui assurer le droit à l’apprentissage, au savoir, dans une visée émancipatrice, en opposition à l’influence de la famille.

Cette coéducation ne va donc pas de soi, elle se heurte même à de profondes difficultés. Dans la relation parents/enseignants les représentations envahissent et déterminent les relations. Les parents sont souvent saisis à partir de leurs défaillances et les professionnels sont encore hissés au statut d’experts. Et ils devraient pouvoir coopérer !

La question de la communauté éducative, de la place des parents reste très complexe à  construire et comporte des risques réels.

Face à ce qui met en cause le fonctionnement institutionnel, face au sentiment d’impuissance que les enseignants peuvent ressentir par rapport aux enjeux de « la réussite de tous les enfants »,  le risque de reporter la responsabilité à l’extérieur est permanent. Depuis de nombreuses années, des dispositifs fleurissent dans chaque commune, portés par différentes institutions,  pour organiser le « soutien à la parentalité »,  avec comme objectif essentiel de « responsabiliser » les parents dans leur fonction éducative, selon des modèles et des postures normés imposés.

La violence de cette injonction:  « Responsabiliser les parents », met en évidence le postulat de leur irresponsabilité. Ce climat de suspicion quant à la mauvaise tenue de la famille par les adultes, peut très facilement faire glisser sur ces parents  la responsabilité de l’échec d’une « école de la réussite pour tous ».  Ces parents qui ne répondent pas aux convocations, ces parents qui laissent les enfants sans surveillance, dans la rue, après l’école, ces parents qui utilisent sans discernement les écrans comme mode de garde pour leurs enfants, ces parents qui…..

C’est une posture adoptée de plus en plus systématiquement par les institutions responsables du champ éducatif. Elles font appel à la responsabilité parentale pour résoudre des difficultés pour lesquelles elles ne trouvent aucune solution adaptée. On évite ainsi de mettre en lumière l’origine des problèmes : les inégalités, source d’exclusion, qui continuent de s’aggraver.

Mais les familles ne sont pas moins compétentes qu’auparavant, elles sont par contre beaucoup plus isolées. Dans l’optique d’une transformation sociale, il est indispensable que la question de l’isolement de certaines familles devienne l’affaire de tous les membres de la communauté éducative.

Dans le monde enseignant, dans le monde associatif, de nombreuses voix s’interrogent sur d’autres alternatives pour l’école, ou plutôt avec l’école. Des alternatives qui relèvent le défi du devenir de chaque enfant.

Qu’est ce qui est important aujourd’hui pour que ces enfants puissent trouver une place dans le monde de demain, un monde que l’on voudrait meilleur, moins impitoyable, donnant une place à chacun?

Plutôt que de s’interroger sur les résultats des élèves, peut-on interroger sur les conditions d’enseignement et sur le projet d’école ? Il y a matière à s’ouvrir dans d’autres directions qui situeraient le projet scolaire et les élèves autrement.

Pour sortir du simple constat que l’école publique est un système toujours plus inégalitaire, nous devons créer une organisation pédagogique pour un système éducatif pour tous qui ne soit pas centré sur le tri et la sélection des meilleurs. Pour permettre à tous les enfants et les jeunes de devenir citoyens dans une démocratie, pleinement insérés dans la société. Favoriser l’inscription dans des projets qui dépassent le scolaire et redonnent du sens à l’humain dans son ensemble. L’avenir de tous sur la planète pourrait conduire un fil directeur.

Un des principes fondamentaux de la pédagogie sociale est de s’efforcer d’exercer de manière effective notre responsabilité collective dans l’éducation et la protection des enfants et des jeunes. Les différents acteurs du champ éducatif, les parents, sont invités à s’engager ensemble, à égalité pour se mettre à l’écoute des besoins et des aspirations manifestés par chaque enfant, chaque jeune et construire avec lui un cadre de vie adapté. Il suffit de se laisser guider par l’enfant lui même. A Terrain d’Entente, chaque fois que possible, nous accompagnons un groupe d’enfants dans une librairie du centre ville. Un bel espace dédié à tous ceux qui aiment lire, découvrir, apprendre. Un de ces moments magiques où nous nous laissons portés par l’enthousiasme des enfants, leur capacité d’émerveillement et surtout…. cette aspiration, cette envie de savoir, de connaître, de comprendre. Chaque enfant porte en lui ce puissant désir. Tous les enfants sont égaux face à cette profonde aspiration à voir plus loin, plus grand, à ouvrir de nouveaux espaces et à les partager avec d’autres. Il est impossible au système scolaire de porter seul cette lourde responsabilité d’accrocher ce désir, de lui permettre de s’épanouir et de porter tous ses fruits.

Pour tous ceux qui sont pris entre des idéaux et des contraintes institutionnelles, la question de l’éducation reste très complexe. Il est nécessaire de prendre en considération tous les acteurs qui tentent d’œuvrer tant pour la socialisation que pour l’égalisation des chances. Il s’agit non seulement de trouver des moyens de communication face à une population en grande difficulté sociale, mais d’adapter des pratiques éducatives face à des enfants inquiets, malmenés, préoccupés par un quotidien instable et incertain. Cette nécessité d’une approche globale de l’enfant dans son environnement familial et social relève de la responsabilité de tous les acteurs du champ éducatif qui doivent s’engager et s’impliquer dans ce travail s’ils veulent espérer de réels changements. Pour être dans de bonnes conditions d’apprentissage, l’enfant a besoin que se construise autour de lui une communauté éducative.

Il faut tout un quartier pour élever un enfant!

Cette invitation de l’ouverture de l’école aux parents peut nous permettre d’envisager une école différente,  plus humaine, et plus respectueuse de nos différences. Une école capable de se laisser interpeller par ce qui se vit autour d’elle, par ce que manifestent les enfants lorsqu’ils arrivent en classe. Une école qui sait écouter les difficultés réelles des familles et qui les prend en compte dans la façon de construire la journée à l’école, qui sait se saisir des ressources et en faire un appui dans les apprentissages.

C’est ce qui nous est proposé dans de nombreux travaux (cf. bibliographie).Il évoquent la relation école/famille en terme de parité d’estime.

Pour les acteurs de la pédagogie sociale, le but de l’éducation est de former un être apte à se gouverner lui-même, non un être apte à être gouverné par les autres. Nous voulons pour nos enfants toujours plus de formation afin qu’ils puissent affronter la terrible complexité du monde. Nous devons unir toutes les compétences pour y contribuer.

Josiane Gunther Janvier 2020

Bibliographie :

 – Frédéric Jésu, auteur du livre « Co éduquer: pour un développement social durable » Cet ouvrage est issu de l’expérience d’un pédopsychiatre de service public impliqué dans le champ des politiques sociales, familiales et éducatives. Il est destiné à étayer et à guider les initiatives des décideurs, politiques et administratifs, et des acteurs, professionnels et associatifs, impliqués de près ou de loin dans l’éducation des enfants et des jeunes. II s’adresse en particulier à ceux qui ont acquis la conviction que l’éducation ne peut et ne doit plus rester cantonnée dans des approches sectorielles et cloisonnées.

 – Catherine Hurtig Delattre, auteure du livre: « la coéducation à l’école, c’est possible » Réduire les tensions éducatives et relationnelles à l’école, au bénéfice de tous et notamment des enfants, de leurs apprentissages et de leur bien-être, est l’un des principaux objectifs visés par Catherine au fil de son ouvrage, qui s’avère constituer le premier véritable guide pratique de la coéducation à l’usage des enseignants et des parents.

– Jean-Paul Delahaye, Inspecteur général de l’Éducation nationale, auteur du rapport: « Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous » L’école face aux situations de grande pauvreté des élèves ; quatre leviers pour une politique globale au service d’un objectif unique : la réussite des élèves.

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Lorsqu’on a moins de droit que les autres, comment accepter d’avoir les mêmes devoirs?

« Ha ça, c’est sûr, ça serait bien que le goûter devienne un temps de partage! »

C’est un jeune de 14 ans qui parle ainsi. Il a des pépites dans les yeux quand il évoque cette perspective.

C’était au début de nos rencontres aux pieds des immeubles, à l’occasion de nos premiers ateliers de rue les samedis après midis. Notre premier goûter avait été catastrophique, les chocos avaient volés, certains même piétinés dans la précipitation des jeunes  à réclamer leur part!

A l’époque, nous nous adressions essentiellement à des garçons adolescents qui nous ont rapidement encouragés à revenir pour construire ensemble ces temps de « partage ».

Au début de nos rencontres, les coups et les insultes pleuvaient. Mais chaque fois que nous savions nous interposer dans ces rudes bagarres, en y accordant le temps nécessaire, les maux savaient s’exprimer, on apprenait ensemble à trouver les mots justes pour donner du sens à ces colères explosives. Ils nous ont rapidement sollicités pour intervenir dans ces conflits. Ils ont fini par nous demander de venir plus souvent et de rester plus longtemps.

De ces jeunes dont on parle trop souvent avec un discours empreint de crainte, de mépris, d’une multitude de présupposés qui ne sont jamais vérifiés mais toujours affirmés avec conviction. On leur reproche d’être à l’origine de tous ces désordres sociaux, ces incivilités qui nous les font rapidement considérés comme délinquants.

Moins on a de relation, d’expériences partagées, moins on a de connaissance, et de compréhension. S’ouvre à nous alors un champ très libre pour les phantasmes générateurs de peurs et de rejets. Cette tendance facile à penser de façon simplifiée et schématique.

Il faudrait donc les éduquer! Instaurer fermement  des règles pour apprendre « le cadre » à ces jeunes qui ne respectent rien ni personne »! Un « cadre »  posé de façon autoritaire et strict pour leur apprendre les rudiments des règles du vivre ensemble. On voit qu’ils crachent par terre, qu’ils profèrent des insultes, qu’ils narguent les adultes.  

Mais qui fait l’effort de connaître un peu la réalité de leur quotidien? Qui s’interroge des conséquences de cette vie de galères?

Un jeune que je rencontrais régulièrement en prison me posait un jour cette question. « Comment on fait quand on est une famille très pauvre, qu’on a été nul à l’école, ,qu’on vit dans un quartier où il y a de la violence, de la délinquance? »….

Qui est capable de répondre?

Comment on fait quand les collèges excluent des collégiens pendant plusieurs mois et qu’ils précisent qu’ils n’ont plus rien à faire dans un établissement scolaire? Comment on fait quand on a raté plusieurs semaines d’école suite à une situation familiale explosive et qu’il n’est pas possible d’envisager le redoublement parce qu’il y a trop d’élèves par classe?! Comment on fait quand on a 11 ans, et qu’il est indispensable de contribuer à l’organisation familiale dès la première heure du jour et qu’on reçoit des sanctions et des menaces d’éviction scolaire parce qu’on arrive en retard à l’école? Comment on fait quand les structures du quartier organisent un départ en vacances pour 7 alors qu’on est 40 à l’espérer? Comment on fait quand on démultiplie les démarches de recherche d’emploi et que c’est toujours « non »?

Qui peut répondre?!

Ils sont pourtant nombreux, les chercheurs, les intellectuels à nous proposer des pistes pour comprendre et tenter de trouver des  manières adaptées de répondre. Parce que la responsabilité de toute la communauté éducative est de chercher d’abord et sans relâche, à comprendre ce que manifestent ces jeunes!

Fernand Deligny (1) a été l’un des pionniers pour rechercher sans relâche ce qui dans son propre comportement empêchait que la rencontre se produise, que le lien se construise. C’est d’abord ça le travail éducatif, considérer ses propres limites et défaillances pour mieux cheminer avec l’autre, pour se laisser transformer par ses attitudes qui peuvent nous déconcerter, provoquer un sentiment d’insécurité. Pour rejoindre sa souffrance et tenter de là traverser avec lui.

Christophe Dejours (2) nous invite à nous laisser coloniser par le doute. Parce que « le réel se fait connaître par l’échec« , parce que « la souffrance guide l’intelligence« .

Dans un entretien sur la question de la violence des banlieues, Christophe Dejour répond « la violence du non travail »!

L’accomplissement de soi dans le champs social, passe par le travail. Inscrire notre existence dans la société passe par le travail et la reconnaissance de notre contribution à l’intérêt commun. Pour ces jeunes, il n’y a plus d’espoir d’apporter cette contribution à la société, ce qui pourrait les inscrire dans la communauté des hommes. Ils sont privés de la possibilité d’espérer le travail.

Pour supporter cette situation, résister à cette souffrance de se sentir exclus, certains s’efforcent d’organiser des stratégies de défense. Il s’agit pour eux de renverser le rapport au travail. Ils inversent cette humiliation d’être récusé du rapport au travail dans l’affirmation que rien n’est plus humiliant que d’accepter de travailler.

Cette attitude de défiance se construit dès l’école. Les difficultés d’apprentissage, les efforts très contraignants sont possibles à condition que se profile la promesse d’une émancipation grâce au travail. Pour eux, le travail scolaire devient donc le symbole de ce qu’il faut rejeter. Ne pas se soumettre à la discipline, s’opposer au travail scolaire, à l’enseignant, à tout ce qui représente ce qu’il est interdit d’espérer pour eux même.

Ce rapport d’humiliation du fait de l’exclusion produit des comportements par lesquels ils s’endurcissent pour supporter tout ça: il faut devenir insensible à toute forme de message qui rappel le rejet. Est un homme celui qui est capable d’assumer la souffrance et de l’infliger à autrui. Tout ce qui représente cet ordre qui ne leur laisse aucune place est la cible de leur haine. L’ennemi est tout ce dont on est définitivement privé. C’est une idéologie défensive, une exaltation de la violence comme valeur. Ils ne sont pas victimes du système, ce sont eux désormais qui vont faire peur et qui vont humilier. Etant exclus de toute participation aux règles de la collectivité, ils rentrent dans « un rapport de force » et non plus un rapport de droit. Le « rapport de droit » est d’avance perdu pour eux tout le temps et partout.

Christophe Dejours estime que nos réponses sont inadaptées, inopérantes. Du côté de l’action sociale, l’objectif des éducateurs est d’attaquer ces défenses pour les déconstruire, ce qui amplifie d’autant la radicalisation de ces défenses.  La réponse sécuritaire et répressive ne fait également qu’aggraver les choses. La terrible dérive de ces réponses est de n’avoir bientôt que l’armée comme solution pour aller cogner sur ces gosses afin de les mater.

Il faut retrouver les voies qui permettraient à chacun d’apporter sa contribution à la vie sociale par le travail. »La centralité du travail est vitale pour chacun. »

Ceux qui échouent à l’école sont les exclus de demain. 1,9 millions de jeunes sont ni en emploi, ni en formation, ni en recherche, ni en accompagnement. Comment  peuvent-ils s’insérer? Notre pacte républicain est en danger si on ne réduit pas ces écarts: lorsqu’on a on moins de droits que les autres, comment peut on accepter d’avoir les mêmes devoirs?

« La coopération, l’explication, la compréhension sont une plus grande source de réussite que la compétition, le langage des initiés. Il faut une école inclusive avec un système d’évaluation qui encourage. Promesse d’une élévation du niveau pour tous, ce qui n’est jamais du nivellement par le bas.

Pour le vivre ensemble en société, il faut scolariser ensemble toute la jeunesse. L’école, c’est le temps du commun. » (Jean Paul Delahaye) (3)

Terrain d’Entente est engagé sur cette question de l’école. Les enfants des milieux populaires souffrent à l’école parce qu’il n’y a pas suffisamment de prise en compte et d’effort de compréhension de leur réalité. Le corps enseignant a la responsabilité de l’ouverture de l’école sur le quartier, de l’organisation de la rencontre avec les familles. Mais cette institution ne peut pas réaliser ce travail seule et de manière isolée.  
Nous souhaitons engager  un chantier, dans la durée, pour rechercher comment offrir les meilleurs conditions pour construire une communauté éducative qui assure de manière effective notre responsabilité collective dans l’éducation et la protection des enfants et des jeunes, avec les différents acteurs du champ éducatif, les parents. C’est une condition incontournable pour permettre à chaque enfant de faire des liens entre les différents espaces dans lesquels il évolue et de trouver ainsi du sens et de la cohérence dans les apprentissages organisés de manière différente à l’école, en famille, dans le milieu associatif.

Les enfants dont la structure familiale ou  sociale a été brisée peuvent devenir créateurs si on leur donne un lieu de parole, autant qu’ils peuvent devenir délinquants quand leur énergie ne trouve aucun lieu d’expression. Terrain d’Entente cherche à offrir une structure affective et sociale autour de ces jeunes. Nous prenons le risque de nous laisser déstabiliser, jusqu’à nous sentir parfois avec eux, à la limite du danger et nous puisons ensemble d’impressionnantes ressources. Il faut pour cela endurer les nombreuses expériences d’échec, et s’obstiner à ne pas lâcher. Il est nécessaire de développer une attitude de bienveillance et de compréhension. Nous mobilisons toute notre énergie pour créer un climat apaisant pour accueillir ces tempéraments tendus, blessés, hyper réactifs. On sanctionne le moins possible, on accueille, on  écoute, on s’efforce de comprendre.

Ainsi, ces mêmes jeunes ont su se saisir de l’opportunité que leur offrait un nouveau dispositif, le Fond de Participation des Habitants, qui aide au financement de différentes actions. Ils ont rédigé un projet de départ en vacances, et préparé ensemble la rencontre à la commission d’admission pour expliquer leurs motivations. Ils souhaitaient partager quelques jours entre copains. Ils se sont saisi de la seule opportunité que nous pouvions leur offrir: une semaine à la Ferme des Fromentaux, en Haute Loire.

Pour ces jeunes, ce séjour a été « une première fois » sur de nombreux aspects. La vie dans une ferme, le travail du quotidien, la « rencontre » avec la nature….

Malgré cet aspect déstabilisant, ils ont eu, durant tout le séjour, une attitude coopérative et positive.

Ils se sont intéressés aux activités, (conduite du tracteur, traite des chèvres….). Ils ont participé à toutes les tâches ménagères (repas, vaisselle, rangement) qu’ils avaient eux mêmes organisé en se répartissant le travail à partir d’un tableau qui établissait des tours de rôle.  Ils ont respectés les horaires qu’on avaient décidé avant le séjour. Ils ont eu un très bas niveau d’exigence concernant les activités, s’inquiétant du coût et des possibilités de l’association. Les soirées ont été l’occasion d’échanges authentiques autour de leurs préoccupations.

Aujourd’hui, ces jeunes ont souhaité organiser un « café des ados », un lieu pour se retrouver avec une présence adulte pour les accueillir .

Aujourd’hui les structures sont nombreuses à investir beaucoup d’énergie pour dénoncer le danger des écrans et faire des campagnes de prévention, de sensibilisation pour apprendre les  bonnes pratiques. Sachant que les écrans sont pour beaucoup la seule source de plaisir qui est vécue dans la solitude, sans aucun garde fou, les structures du quartier que nous avons sollicitées pour organiser ensemble cet accueil, nous ont toutes répondus:  « on ne peut pas tout faire! »

Nous avons donc ouvert ce café et une trentaine de jeunes nous rejoignent chaque jeudi. Nous réfléchissons ensemble à différents espaces pour discuter, se divertir. Des projets se pensent. Tout semble possible, mais un problème se profile: nous ne sommes que deux pour les accueillir! Nous risquons rapidement de toucher nos limites pour tenir cet accueil dans la durée.

Notre détresse à nous, c’est d’être trop peu nombreux, et de disposer de moyens insuffisants  pour construire une action à la hauteur des aspirations de ces jeunes qui réclament juste un peu d’espace et d’attention.

                                                                                    Josiane GUNTHER Mai 2019

(1) Fernand Deligny, né en 1913, une des références majeure de l’éducation spécialisée

(2) Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste et professeur de psychologie français, spécialiste en psychodynamique du travail et en psychosomatique

(3) Jean Paul Delahaye, Inspecteur général de l’éducation nationale honoraire. Ancien directeur général de l’enseignement scolaire.

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Cacher la poussière sous le tapis.

                                    

C’est une expression qui décrit ce que nous ne souhaitons pas montrer, ce qui doit rester caché. Une façon d’imager ce qui fait honte, ce qui est estimé indigne, inavouable.

Dans notre collectif, au fil des semaines, des mois, des années nous découvrons peu à peu de quoi est fait le quotidien de nombreuses familles qui subissent et supportent la précarité. Parmi ce qui alourdit fortement  la marche de tous ceux là,  il y a pour l’essentiel une grande difficulté à accorder sa confiance, à prendre le risque de rencontrer les autres, ceux qu’on ne connaît pas, d’oser une parole. Il n’est donc pas question d’oser dire et partager ce qui est vécu douloureusement jour après jour.

Il nous faut donner du temps au temps pour qu’une porte s’entrouvre. Avec certaines personnes,  plusieurs années ont été nécessaires pour qu’une relation devienne possible

La peur domine le quotidien qui est décrit par beaucoup par un sentiment d’enfermement, d’isolement, de « prison », de « fond du puit ». On entend également l’expression « on coule ».

Dans ces témoignages il est par contre, peu question de colère, face à tous ces empêchements à construire le quotidien de façon à ce qu’il devienne plus vivable, plus souhaitable. C’est plutôt la honte qui se manifeste, la honte de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir offrir ce qui est essentiel à sa famille, de sentir ses enfants malheureux, frustrés,  et d’entendre les jeunes dire parfois  « la vie est trop dure ». La honte de se trouver face à son impuissance.  

Alors on préfère se taire et « cacher la poussière sous le tapis ».

A terrain d’entente nous ressentons pour de nombreuses familles un sentiment de découragement, de fatigue, d’usure. Pour certains même, des manifestations de dépression. Alors que lorsque nous nous retrouvons pour organiser des évènements, il est question la plupart du temps de dynamisme, d’enthousiasme et même de joie à participer, à s’inscrire dans les sorties avec de plus en plus de monde.

Petit à petit un espace de rencontres s’est construit, parce que nous sommes restés fidèles à nos rendez vous tout au long de l’année, parce que nous avons élaboré, tenté, bricolé sans relâche  et collectivement des solutions chaque fois que nous avons identifiés ensemble des problèmes, des besoins, chaque fois que nous avons osé exprimer des envies. C’est un  travail en commun qui se réalise, une mise en commun d’idées, d’initiatives, d’inventions. Nous élaborons toujours toutes ces tentatives à partir d’une conception qui nous est essentielles: l’intérêt général, l’intérêt de tous.

Ce travail, ces démarches qui parfois aboutissent,  construisent peu à peu un sentiment que quelque chose peut devenir  possible.   Le pas devient moins lourd, les têtes se redressent, l’espoir se profil, timide, mal assuré; mais il est bien là.

Ces expériences renouvelées au fil du temps redonnent un sentiment de confiance, en soi d’abord, puis avec certains. Nous retrouvons cette sensation indispensable, vitale, d’exister pour les autres, de contribuer au bien commun. Nous retrouvons le sens de l’existence, celui de participer, d’apporter sa pierre par son travail, par ses efforts, par notre capacité à savoir se bousculer, la fierté de savoir donner « le coup de collier » qui va rendre possible une action.  

Une adhérente de Terrain d’Entente me remercie souvent lorsque je lui demande de l’aide. A l’improviste, dans l’urgence, elle est toujours disponible pour donner le coup de main indispensable  pour faire des gâteaux,  qui vont  compléter le goûter de la prochaine fête,  des crêpes qu’on va vendre avec les enfants devant la médiathèque, de prêter tous les ustensiles de cuisine nécessaires pour faire les galettes sur le terrain, de s’occuper des bacs de jardinage qu’on laisse régulièrement à l’abandon….

Elle m’expliquait récemment que ce qui lui était devenu insupportable c’était d’être considérée par tout le secteur social comme « une bénéficiaire de l’AAH », quelqu’un « d’assisté », qui ne sert à rien, qui est inutile. C’est la plus grande souffrance de son existence.

Vivre dans un appartement inadapté, ne pas pouvoir faire face chaque mois aux charges incompressibles, ses problèmes de santé récurrents, elle peut supporter tout ça, mais sa vie devient  un enfer si elle se sent inutile. 

A partir de cette dignité retrouvée, il lui est devenu possible de parler de ce qui ne va pas, sans cette crainte de se sentir jugée, déconsidérée. Il lui a été possible de partager ces multiples expériences où tout semble perdu, condamné, destructeur.

Il est indispensable de savoir ensemble soulever ce tapis, et de voire ce qui est caché. Il faut  s’y cogner dessus et savoir s’indigner profondément face à  ces mauvais traitements infligés à tous ceux qu’on a placé à la marge, de tous ceux qui subissent les inégalités les plus flagrantes.

Mais ce qu’on découvre aussi dans ce quotidien toujours difficile, ce sont tous ces  rayons de lumières, toute la ressource infinie de chacun pour tenir,  résister encore, tenter l’impossible et finalement ne jamais couler complètement, ne pas s’effondrer totalement.

L’une d’entre nous  s’est retrouvée durant deux mois seule,  enfermée chez elle, sans pouvoir avoir le moindre contact avec son fils lourdement handicapé, parce qu’elle a été opérée d’une très grave fracture au pied. Sa CMU ne lui a ouvert aucun droit à une assistance à son domicile. Certains jours, elle a bénéficié de la solidarité du voisinage et de sa famille mais la plupart du temps elle a appris à se débrouiller seule pour faire ses repas, entretenir son logement, prendre soin d’elle.

Au cours d’une de mes visites elle m’a fait la démonstration de sa façon de s’organiser pour assurer tous les actes du quotidien. Elle commentait régulièrement ses différentes illustrations de ce qu’elle avait su mettre en place par: « tu me trouves courageuse! » …. Elle rayonnait…. Face à cette belle danse qu’elle m’offrait dans son fauteuil roulant, je me suis projetée quelques secondes dans cette réalité et j’ai su que je n’aurai pas pu trouver les ressources suffisantes pour percevoir un peu de satisfaction dans cet abandon.

C’est une aptitude qui se cultive justement dans ce désert là, lorsqu’on est confronté à soi même, face au mur, au silence à la souffrance et à la solitude. C’est une aptitude qui se développe quand on a le sentiment de n’avoir aucun autre choix que de tenir le coup dans cette totale adversité, quand il n’y a plus rien à perdre.

Cette aptitude correspond à une aspiration très profonde de vivre, d’exister, d’espérer. Notre humanité se nourrit de cette aspiration à quelque chose de meilleur. Une aspiration qui ne s’éteint jamais. Quand elle est éprouvée, vécue pleinement, cette aptitude  permet toutes les résistances, on sait alors avec certitude qu’on peut tout supporter, qu’on tiendra toujours le coup, envers et contre tout.

« Je sais que Dieu  ne me donnera pas des épreuves plus dures que ce que je peux supporter.« (sic)

Il se développe une confiance intérieure dans la vie elle même. Cette force là reste la seule parfois,  sur laquelle nous pouvons nous appuyer, à l’échelle d’un collectif, pour tenter ensemble de construire autrement, pour tenter de construire en restant fidèles à nos rêves à ce que nous souhaitons comme commune humanité, pour les uns, pour les autres, pour nous tous.

Cette rage de vivre devient le seul chemin possible pour pouvoir tenter ensemble autrement, pour trouver l’énergie nécessaire et la force de ne jamais renoncer. C’est le seul moyen d’ouvrir des espaces où quelque chose d’autre devient possible.

                                                                                                   Josiane GUNTHER Mars 2019

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Rester dans l’entre soi, ou s’émanciper tous ensemble.

« Tu fais quoi en ce moment?  » « Je galère avec ceux qui galèrent! »
C’est moi qui répond à la question d’un ami….
Pendant nos ateliers de rue, nos rencontres au café des femmes, on l’entend souvent cette formule « c’est la galère! »
Notre petit collectif, tout au long de ces années s’est enrichit de tout ce que nous avons su construire avec la participation active de toutes ces femmes et ces enfants qui « galèrent ». Depuis plus de 7 ans, nous réalisons et réussissons ensemble tellement de projets, qui correspondent tous à des besoins, des envies qui se manifestent. Un collectif plein de vie, plein d’initiatives, plein de rencontres qui permettent de construire des liens d’entraide et de solidarité.
Et pourtant, on continue à ressentir que « c’est la galère », autour de nous et pour nous même.
Elle veut dire quoi cette expression?
Dans la liste des synonymes on trouve des expressions de situations qui ont toutes un sens pour ceux qui se prénomment »les galériens »: « vivoter sans but… », « rencontrer de graves difficultés tout en manquant de solutions…. », « état dans lequel on mène une vie très éprouvante »…. C’est tout ça en effet, tout ce qui donne le sentiment qu’il n’y a pas de perspective possible, tout ce qui interdit d’espérer une amélioration dans le quotidien et pour l’avenir, tout ce qui rend amère, qui décourage, qui rend impossible un effort de mobilisation avec d’autres, dans la durée. Le sentiment que tous ces efforts fournis n’apportent aucun changement. Alors, à quoi bon?!
Ce petit collectif bien vivant se retrouve au milieu d’un océan d’individualismes, et il est régulièrement absorbé par cette vague qui donne peu de possibilités de croire en autre chose, de comprendre avec d’autres grilles de lectures, et d’estimer trop souvent que pour espérer s’en sortir, c’est chacun pour soi et tant pis pour les autres!.
Hors nous l’observons toujours, et partout, seule la dimension collective rend possible certaines choses, assure une place à chacun et permet de développer des savoirs nouveaux, donc plus de liberté et de pouvoir d’agir. Le collectif offre la possibilité de développer des actes émancipateurs pour chacun de ses membres, dans toutes leurs diversités. Depuis toujours, ce sont des collectifs qui ont su ouvrir des espaces qui amélioraient les conditions de vie des plus démunis. Ce sont les collectifs qui ont su dénoncer les inégalités et les injustices, et devenir une force pour construire autrement.
L’individualisme, l’épanouissement personnel, prônés aujourd’hui comme la vraie liberté sont en fait un terrible enfermement sur soi même, un isolement destructeur où l’autre est perçu comme une menace, un frein à sa propre expansion.
Ce qu’on observe également, dans tous ces lieux de vie où tout semble perdu, c’est que chacun est prêt à se remettre debout pour se mobiliser avec d’autres, si on crée les conditions de la rencontre avec les autres et qu’on offre des temps de présence dans la durée.
Alors pourquoi on galère autant? Pourquoi tous ces efforts, tout cet engagement de chacun au sein du collectif n’offrent pas plus de perspectives? Pourquoi nous avons toujours ce sentiment que la situation non seulement n’évolue pas mais continue de se dégrader?
Nous ne faisons plus ensemble société. Sur tout le territoire, on retrouve des individualités dont tous les efforts convergent pour préserver leur bulle de confort. Ce sont tous ceux dont le cadre de vie reste confortable en effet. Ils ont l’illusion d’être préservés du pire et de pouvoir ainsi poursuivre la route avec des promesses d’un avenir meilleur pour eux mêmes, sans jamais se soucier de tous ceux dont le contexte de vie n’offre aucune capacité, aucun espace pour se mobiliser, et tenter de construire autrement l’existence.

Ils vivent en dehors des zones difficiles, ils se déplacent en vélo, ils mangent bio, ils inscrivent leurs enfants dans les écoles « alternatives ». Ils construisent même avec ceux qui leur ressemblent le plus, des espaces de partage. Ils inventent ici et là des tiers lieux, des systèmes d’échanges locaux, une monnaie locale, ils organisent des salons sur les questions de l’environnement, de l’éducation.
Il y aurait de quoi se réjouir de voir ainsi se développer des tentatives qui manifestent pour certaines une plus grande conscience de la responsabilité de chacun dans le désastre écologique. Des tentatives pour limiter notre impact carbone, des dynamiques collectives pour mieux construire le vivre ensemble. Ce qui devient préoccupant par contre, c’est le caractère exclusif de ces démarches. Ces « alternatives » qui fleurissent concernent de plus en plus de questions de société, mais elles rassemblent les individus à partir d’un entre soi. Tous tentent ainsi de se préserver de tout ce qui se dégrade dans la société. Et ceux qui sont les plus victimes de la déconstruction de notre état de droit n’ont en fait, pas de réalité dans tous ces endroits où on rêve de démocratie participative, de communication non violente, en construisant des modes de travail coopératifs. Les victimes sont devenues invisibles. Elles sont entourées d’un silence assourdissant.
Ca ne signifie pas forcement que dans cet entre soi, chacun soit devenu insensible, mais on ne se sent tout simplement pas concerné. Les affaires sociales se limitent à des préoccupations très personnelles et chacun cherche à élaborer des solutions avec ceux dans lesquels il se reconnait le plus. Ca devient d’ailleurs de moins en moins compliqué de s’organiser de cette manière. Les populations les plus à la marge contribuent elles mêmes à leur enfermement. Les adultes, les enfants, ont très bien intégrés qu’ils n’avaient aucune place dans tous ces espaces, qu’ils n’étaient pas concernés par tous ces projets. Très peu se risquent à dépasser la frontière de leur territoire dans lequel ils sont assignés. « Je sors juste pour les courses, les papiers ». Des adolescents reconnaissaient dernièrement qu’ils identifiaient difficilement les différentes places qui se trouvaient à 5 minutes à pied de leur quartier.
Le fossé se creuse, l’incompréhension devient totale, la peur s’installe, l’évitement devient la seule solution pour ne pas prendre le risque de se confronter à des réalités face auxquelles nous n’envisageons aucune solution. Alors autant ne rien voir, ne rien entendre puisque nous ne savons pas quoi proposer. Autant se préserver en construisant des « alternatives » qui donnent juste l’illusion que tout n’est pas fini puisque nous continuons à agir.

Hors, on s’affranchit de la peur par la connaissance, qui est elle même la seule manière de sortir du sentiment d’impuissance. Et pour connaitre il faut créer les conditions de la rencontre.
Notre « galère » à Terrain d’Entente c’est de se retrouver trop seuls à assurer cette présence, cet engagement auprès de tous ceux qu’on ignore, qu’on oublie, qu’on méprise, dont on a peur. Ces « alternatives » prônées comme les sources du changement de société ne risquent-elles pas de créer d’autres formes de cloisonnement, et de contribuer elles mêmes à l’état de sécession avec une partie toujours plus importante de la société?
L’épanouissement, le développement personnel, c’est le règne de l’individu qui s’efforce de passer à travers les mailles d’un filet de plus en plus tendu. On espère juste pouvoir encore faire partie des privilégiés.
La mobilisation de tous les membres de la société est indispensable aujourd’hui, incontournable si on veut espérer trouver des solutions pérennes qui réponde aux immenses défis posés par notre époque. On ne peut plus l’ignorer aujourd’hui, la question de l’urgence environnementale est étroitement liée à celle de l’urgence sociale. Depuis des décennies, un certain rapport des hommes entre eux règle le rapport de l’humanité à la nature, c’est l’exploitation capitaliste qui pille les ressources naturelles de la même façon qu’elle pille les ressources humaines.
En exploitant l’homme, on exploite la nature. En transformant ce rapport d’exploitation de tous ceux qui sont condamnés à se plier aux exigences de plus en plus destructrices des « puissants », on peut transformer le rapport de toute l’humanité à toute la nature.
Il nous faut inventer des mesures inspirées par la préoccupation de la qualité de vie des hommes et du respect de la nature, et ainsi solidariser la question sociale et l’écologie.
Nous ne pouvons plus accepter cette époque scandaleuse, où jamais l’humanité n’a produit autant de richesses et voit se développer autant de misère, cet effroyable paradoxe d’une économie d’abondance qui co existe avec la misère.
Les pédagogues sociaux continuent de lutter pour contribuer à construire une société égalitaire, à laquelle tous aient un droit réel, qu’ils soient plus ou moins français ou immigrés, sans papiers ou sans travail…. Ils luttent contre toutes les formes d’entre soi, qu’il soit social ou idéologique. Une société du commun, où le travail collectif, l’échange, la coopération soient réhabilités contre la concurrence, l’individualisme ou la personnalisation des parcours.
Dans la pédagogie sociale, la perspective c’est l’égalité entre toutes et tous, garantie par la liberté de chacune et de chacun de s’exprimer sur l’organisation de la vie quotidienne, et par l’esprit de solidarité dans lequel tous écoutent la parole des uns et des autres, acceptent de voir les réalités sociales que le pouvoir dominant veut rendre invisibles, pour les comprendre et agir ensemble.
Josiane Günther
le 05/09/2018

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Bilan de santé

Bilan de santé

L’OMS se donne pour objectif d’amener tous les peuples du monde au niveau de santé le plus élevé possible, la santé étant définie comme un « état de complet bien-être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».
La santé est ainsi conçue comme la mesure par laquelle un groupe ou un individu peut d’une part, réaliser ses ambitions et satisfaire ses besoins et, d’autre part, évoluer avec le milieu ou s’adapter à celui-ci. Et là de nombreuses études montrent l’importance des déterminants sociaux (inégalité dans l’instruction, la dévalorisation de soi, les carences affectives, la discrimination et l’exclusion, l’isolement, le faible degré d’autonomie au travail.)

Cette conception de la santé propose des directions claires pour nous donner collectivement les moyens de tendre vers « un état complet de bien être » pour chacun de nos concitoyens, donc pour nous tous.
Et pourtant, pour ce qui concerne notre si riche pays, la situation ne cesse de se dégrader pour de plus en plus de personnes, de plus en plus jeunes. Ainsi les adhérentes de Terrain d’Entente manifestent des troubles physiques invalidants, préoccupants pour leur devenir.
Suite à une succession de témoignages autour de problèmes de santé graves, nous avons, cette année, sollicité les compétences d’agents de la sécurité sociale. Différents temps de rencontres ont été organisés pour transmettre des informations sur les démarches possibles, pour faire valoir des droits. Des rendez vous individualisés ont été organisés pour envisager des reclassements professionnels. Un bilan de santé a été possible pour plusieurs d’entre elles.

Parlons des résultats révélés à Sirine.
Elle a 35 ans, elle souffre d’hypertension avec un taux est très préoccupant. Il a été également diagnostiqué une infection urinaire sévère ainsi qu’une vision très endommagée.
Sirine comprend aisément l’origine de la dégradation précoce de sa santé. Depuis qu’elle est arrivée en France il y a une dizaine d’années, sa vie est devenue un combat au quotidien. Le principal a été de rechercher un emploi qui conditionnait l’obtention de la carte de séjour et l’ouverture de différents droits. Pendant toutes ces années, elle a accepté tous les boulots que les agences intérim lui proposaient. Elle s’est rendue chaque fois disponible du jour pour le lendemain. Elle a su s’adapter à tous les postes de travail, souvent sur des durées très limitées. A maint reprises, elle a du changer de contexte de travail, faisant chaque fois l’effort de s’approprier les consignes spécifiques qui lui étaient confiés, malgré le fait qu’elle ne savait ni lire ni écrire.
Il est facile d’imaginer le niveau de tension et de stresse qui l’habitait au quotidien. Elle explique aussi ces longues marches dans la neige au petit matin, les retours très tardifs le soir. Il n’était pas question de dépenser le moindre sou pour se déplacer avec les transports en commun. Chaque euros gagnés permettaient d’assurer les dépenses incompressibles, d’espérer occuper un appartement plus décent.
Elle a assumé toutes ces contraintes, espérant que cette bataille du quotidien, pendant ces longues années, allait lui permettre de construire un cadre de vie plus sécurisant, plus stable et d’envisager de réaliser son rêve.
Sirine a des talents de pâtissière remarquables, et des qualités relationnelles qui lui permettaient d’envisager l’ouverture d’un salon de thé. Les salaires qu’elle percevait ne lui ont pas donné la possibilité d’accumuler un pécule suffisant. Aucune banque n’a accepté sa demande de prêt, elle a même été clairement découragée.
Pour remplir les différents dossiers, une totale maîtrise de la langue française notamment l’écriture, lui était nécessaire. Aucune aide concrète ne lui a été proposée pour envisager la faisabilité de ce projet, ne serait ce que dans la rédaction des dossiers.
Puis Sirine s’est mariée. Ses grossesses rapprochées ne lui ont pas permis de poursuivre ce travail toujours précaire, incompatible avec les rythmes de vie d’une famille avec des enfants en bas âge. Sa situation financière est devenue de plus en plus difficile.
Aujourd’hui Sirine a le sentiment qu’elle doit se battre en permanence, mais que ce combat n’apporte aucune amélioration, elle perçoit au contraire que les choses s’aggravent pour elle et sa famille.
Sirine sait que son état de santé qui se dégrade, l’hyper tension, l’infection urinaire sévère c’est le résultat de toutes ces luttes qui n’ont pas abouties à construire pour elle même, puis pour ses enfants, le quotidien plus sécurisant et plus stable, qu’elle espérait. Elle sait que c’est le résultat de tous ces découragements, le sentiment d’un non sens de cette existence qui n’offre aucun répit, et surtout la peur que demain devienne pire!

Certains esprits très cartésiens pourront s’étonner du fait qu’elle a, malgré ce contexte de précarité globale, pris le risque de mettre plusieurs enfants au monde, sachant qu’elle risquait de ne pas pouvoir assurer tous leurs besoins matériels! Certains dénonceront même ce manque de sens des responsabilités!
Mais pour Sirine et pour toutes les autres « sirine », chaque naissance est une promesse, un espoir que quelque chose peut changer et devenir meilleur. Chaque enfant dont on prend soin donne de nouvelles forces pour ne pas baisser les bras pour rester debout, pour savoir se relever de toutes ces déceptions, de retrouver le courage et la force pour continuer à chercher des issues pour sortir de l’impasse.
Toutes ces « sirines » se définissent comme des « femmes fortes » (sic). Malgré toutes ces déceptions, ces échecs, elles réussissent le miracle de rester debout, de ne pas s’effondrer pour espérer toujours pouvoir un jour offrir une vie meilleure à leurs enfants.
« J’ai donné à ma fille tout ce que j’ai pas pu faire. C’est les enfants qui nous aident à nous remettre debout. J’ai fais le choix d’avoir cette enfant, je ne peux pas me laisser aller, c’est elle l’avenir ».
Cette force, elles là puisent dans cet espoir là. Elles là puisent aussi dans le fait de pouvoir se reconnaître dans les unes et les autres, à l’occasion de nos rencontres régulières au café des femmes et dans tout ce que nous parvenons à réaliser ensemble. Cette force elle là puisent également dans le fait de pouvoir s’impliquer dans un collectif et d’en être partie prenante.

Voici ce qu’exprime les unes et les autres, à propos de ces rencontres régulières:
« J’ai envie de réaliser des choses. J’aime beaucoup donner tout ce que je peux faire. On ne peut pas le faire seule…. Terrain d’entente c’est comme une famille, je vais mieux avec ces femmes, ça me fait du bien. J’ai envie de participer, donner ce que j’ai pour cette association…. Je sais que j’ai beaucoup de capacités. Je me trouve intéressante quand je fais quelque chose. Ca me permet de réaliser tout ce que je sais faire. Je reprends confiance en moi. Quand on est seule on n’a pas confiance en soi…. Il suffit de trouver un lieu, des gens qui font des choses ensemble, c’est tout…. J’ai retrouvé mon identité avec Terrain d’Entente….
Cette présence m’a redonné l’espoir. L’espoir que c’est pas fini, que ma vie peut changer. L’espoir qu’on peut faire plein de choses, qu’on s’arrête pas, que c’est jamais trop tard. Parce que le bonheur c’est réaliser des choses qu’on aime. »

La santé, un état complet de bien être physique, mental et social…
Comment notre société s’organise-t-elle pour contribuer à ce que ces objectifs de notre organisation internationale, à laquelle nous sommes signataires, deviennent effectifs?
« Il suffit de trouver un lieu, des gens qui font des choses ensemble, c’est tout! ». C’est le premier pas indispensable. Nous avons à ouvrir des espaces, offrir un temps de présence régulière qui permette la rencontre. Un temps gratuit, sans condition, sans contrainte, où on vient quand on veut, quand on peut,
Seule la rencontre rend possible la compréhension de notre histoire, elle devient lisible à travers les histoires qui se racontent entre les uns et les autres. Toutes ces petites histoires de vie qui se croisent et s’entrecroisent et qui font partie de l’Histoire. Seule la rencontre permet de comprendre le monde, son évolution et la place qu’on y occupe. C’est en comprenant tout ça qu’il devient possible d’agir. C’est en comprenant tout ça qu’il devient possible de transformer.
La santé conçue comme la mesure par laquelle un groupe ou une personne peut réaliser ses ambitions et satisfaire ses besoins et évoluer avec le milieu ou s’adapter à celui-ci….
C’est possible!

Josiane GUNTHER LE 7/7/2018

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Nous sommes des « Ami-litants » !

Nous sommes des « ami-litants »!
C’est au cours de différentes interrogations avec des membres de l’équipe de Terrain
d’Entente que nous avons inventé cette formule de façon à décrire au mieux,ce que nous
recherchons à développer en terme de qualité de présence et ce que nous défendons comme
démarche. Affirmer être « ami-litants » c’est tenter de préciser la façon dont les pédagogues
sociaux s’efforcent de construire une relation avec les personnes qu’ils ont décidé de rejoindre,
pour que ce soit source de transformation sociale.
A Terrain d’Entente, nous accueillons régulièrement des jeunes en formation d’éducateurs.
Hors nous ne sommes pas perçus comme éducateurs par les familles qui rejoignent notre
collectif.
Qu’est ce que représente dans notre société, un éducateur qui a pour mission d’intervenir
auprès des familles?
C’est pour l’essentiel une personne formée, qui a obtenu un diplôme qui certifie qu’elle a des
aptitudes pour prendre soin des enfants et des jeunes, de façon adaptée à leurs besoins. Ce qui
signifie clairement, en creux, que si cette personne doit intervenir dans une famille, c’est parce
cette dernière a été repérée comme n’ayant pas toutes les aptitudes requises pour que ses
enfants puissent grandir dans les meilleures conditions.
A notre sens, c’est une dangereuse façon de focaliser le problème manifesté par certains
enfants, sur les incompétences, les manques, les carences…. L’éducateur serait le détenteur de
la bonne manière de faire, il connaîtrait lui, la bonne posture éducative qu’il va s’efforcer de
transmettre à ces parents défaillants de façon à ce qu’ils reprennent à leur compte ce bon
schéma.
On a suffisamment dénoncé les dangers de cette normalisation de la « bonne attitude
éducative » décidée par la classe sociale dominante, qui se sent légitime à définir ce qui est
éducatif et ce qui ne l’est pas. Elle est en incapacité d’envisager d’autres façons d’être avec les
enfants (plus collectives), d’autres conceptions éducatives.
On sait également cette façon de plus en plus systématique de ne pas interroger l’origine du
mal être repéré, curieusement majoritairement dans les familles issues des milieux populaires.
une société de se développer, de prospérer. Ils imposent leur vision du monde, ils pillent, ils
exploitent, ils mettent à mal l’intérêt général, au point que nous ne l’envisageons plus comme
une référence pour prendre collectivement les décisions, les orientations susceptibles d’ouvrir
l’avenir à tous.
Au fil des décennies, cette minorité a su imposer une vision du monde où chacun est
condamné à se battre contre tous les autres pour espérer trouver sa place parmi les « gagneurs ».
Le danger pour les éducateurs « labellisés », c’est de se retrouver au service de cette idéologie
de la responsabilité individuelle dans toutes les difficultés qui s’accumulent pour certains
d’entre nos concitoyens.
La pédagogie sociale est pour l’essentiel, un engagement, une implication sur des questions
de société qui nous concerne tous. A partir de la conviction que pour construire une société,
vivante, humaine, il faut prendre acte de la diversité, de la multiplicité, de la complexité, de
la vulnérabilité, de l’interdépendance. Personne ne se construit tout seul, personne ne réussit
seul quoi que ce soit. On se construit à partir du tissu social qui nous porte, nous nourrit, nous
encourage, nous reconnaît. Nous estimons même la reconnaissance de la vulnérabilité comme
une ressource pour établir des rapports humains dignes de ce nom. La vulnérabilité reconnue
comme constituante de notre nature humaine, permet pour chacun de pouvoir compter sur les
autres et de compter pour les autres. Elle nous permet de sortir de cette tension insupportable
d’avoir à prouver qu’on est le meilleur et de chercher à correspondre à ce qui est définit
comme l’excellence.
Un pédagogue social a des convictions sur ce qui est juste de construire comme mode de
relation qui nous tire tous vers le haut à partir d’une expérience, concrète, vécue, partagée,
dans la durée. Parce qu’il l’a vit avec tous ceux qui ne comptent pas, qui n’ont plus de place,
auxquels on n’offre jamais les mêmes possibles, il laboure le même sol, avec les mêmes
moyens, avec les mêmes difficultés, les mêmes manques, les mêmes incertitudes, les mêmes
peurs, les mêmes échecs. Les pédagogues sociaux sont donc des militants qui s’engagent pour
construire un espace social émancipateur, avec tous. Adjoindre à ce terme le qualificatif « ami »
permet de mesurer l’intensité et la puissance à laquelle cette démarche nous invite tous.
Un ami, c’est quelqu’un qui compte, qui a du prix à nos yeux, pour lequel on est prêt à risquer
de vivre des situations inconfortables pour soi même. Etre un ami, c’est ne pas compter le
temps que l’on donne, le temps nécessaire pour traverser une difficulté, pour que quelque
chose de meilleur advienne. C’est trouver le courage d’avoir une parole authentique qui met en
évidence les difficultés repérées chez l’autre, parce qu’on sait les reconnaître pour soi même.
C’est être tout proche dans les moments difficiles et être prêt à aller jusqu’au bout d’une
démarche pour espérer régler le problème qui met en cause l’équilibre toujours tellement
fragile pour rester debout. C’est être là toujours et encore, sans être sûr que quelque chose peut
changer, souffrir ensemble de ne pas arriver à trouver une issue, et continuer à espérer
ensemble. Et c’est aussi se réjouir du bien être retrouvé, des réussites. C’est ressentir que ce
combat, ces tâtonnements, ces pas dans le vide, enrichissent sa propre existence, apportent
une autre dimension à la réalité que nous pouvons percevoir, dans cette manière de vivre la
relation, plus haute, plus vaste. C’est se sentir égal en dignité et c’est trouver en l’autre des
ressources supplémentaires pour soi même, des aptitudes qui permettent l’évolution dans son
parcours propre. C’est faire un pas de plus pour sa propre émancipation.
Nous sommes des « ami-litants » parce que nous nous engageons avec ceux qui subissent de
plein fouet la violence des institutions, des décisions des politiques et des puissances
financières. Nous sommes des « ami-litants » parce que nous nous laissons habiter par les
peines et les joies qui nous donnent une réelle détermination à nous engager pour changer la
vie, en prenant tous les risques qui s’imposent à nous. On prend ces risques pour préserver ce
qui est vivant en nous. Et ce qui est vivant, c’est ce qui est libre de toutes les croyances, les a
prioris, les idéologies et qui rend possible un nouvel espace où il peut se créer autre chose qui
nous permet à tous un pas de plus et qui peut tout transformer.
C’est ce que nous tentons de transmettre à tous ces jeunes étudiants qui viennent s’initier à la
pédagogie sociale. Nous apprenons ensemble l’art de se rendre attentif et disponible à ce qui
se manifeste autour de nous, l’art de construire une relation authentique, l’art de reconnaître sa
propre vulnérabilité, l’art de s’engager avec intégrité.
Josiane Günther
22/06/2018

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Il nous faut remettre le monde humain en ordre.

Depuis sa conception, de part sa grande vulnérabilité, le petit d’homme sait que son devenir dépend de son environnement familial et social, et il apprend la compassion, la solidarité. Dans la nature, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles, des végétaux aux animaux, sont ceux qui s’entraident. Dans les entreprises c’est la coopération qui produit le plus d’efficacité dans le travail, on commence même à parler du caractère contre productif de la compétition. Hors notre monde s’enfonce toujours plus dans les rapports marchands de la concurrence « libre et non faussée ». La sauvagerie managériale qui en découle est sans précédent et produit des ravages en chaîne, à tous les échelons de notre vie en société. Un monde brutal, violent, injuste, dont nous ne voulons pas. On parle également depuis peu, du désengagement de la classe la plus riche de la société installée dans les hyper centres des villes les plus riches et qui n’ont plus de lien avec le reste de la population. Cette sécession remet en question la notion même de notre République « une et indivisible », qui unit les citoyens dans un même engagement à faire ensemble société au travers de cette notion d’intérêt général, de bien commun.

Mais les lignes bougent! On voit un peu partout, se manifester des mobilisations qui relèvent du sens de l’intérêt général, au travers parfois de rencontres improbables. A l’exemple des personnes la ZAD de Notre Dame des Landes avec les habitants d’Aulnay sous Bois qui se sont mobilisés pour sauver « le Galion », promis à la destruction. Un bâtiment considéré comme le « poumon » du quartier, avec sa galerie marchande et tout son réseau associatif. Aulnay a pu compter sur le soutien de militants de Notre Dame des Landes. L’urgence écologique qui a rejoint l’urgence sociale. Les lignes bougent parce que dans ce climat politique et social exacerbé, on cerne mieux ce qui est en jeu depuis des décennies et ses conséquences dévastatrices. La déconstruction méthodique des conquêtes sociales, qui ont assurées des protections pour tous, pour la dignité de tous, avec une égalité de traitement. La dissolution de l’état de droit qui met en danger la majorité de la population. Nous subissons une attaque sur le centre même de notre organisation sociale. Attaque contre l’ensemble des service publiques et de tout ce qui fait lien dans notre pays. Le service public étant la seule richesse de ceux qui n’en n’ont pas.

Les clivages dans la société deviennent évidents. On peut aujourd’hui identifier une continuité entre ce qu’on observe dans les banlieues et ce qui se développe dans la société toute entière. Les problèmes spectaculaires des banlieues semblent se diffuser et se généraliser à une plus large partie de la société. Il se profile un devenir commun, une identité commune. Seulement, dans les différentes luttes, il persiste de la fragmentation et de la dispersion. Comment construire des passerelles entre les situations les plus intolérables des habitants des quartiers les plus populaires et ce que subit le reste de la population, pour aboutir à une dimension universelle des problèmes sociaux? Comment mettre ainsi en évidence les souffrances silencieuses de millions d’hommes et de femmes qui subissent au quotidien les violences sociales les plus destructrices ? Qu’il s’agisse de l’enfermement sur un territoire, de l’absence de perspectives, de la misère qui s’accentue. Eh puis surtout, de n’avoir aucune place pour contribuer à la construction de la société, de ne pas compter, de ne pas être considéré comme membre de la communauté française.

Le danger est bien de maintenir une fracture avec les quartiers populaires, et tous ceux qu’on ne voient et qu’on n’entend plus. Il est impossible de construire un avenir plus juste et plus humain, si nous oublions ceux qui sont le plus à la marge et le plus en difficulté. Il nous faut apprendre à faire société tous ensemble, inventer des formes de solidarités et de luttes réelles pour améliorer les conditions de vie de tous, développer l’entraide.

La réponse qu’apportent les acteurs de la pédagogie sociale c’est de prendre le parti d’être présents, dans la durée, à la périphérie des villes et d’observer, d’écouter en s’impliquant. A la manière décrite par Paolo Freire où la pensée est guidée par la pratique. La pratique d’une réalité de terrain dans laquelle on a choisi de s’engager. Ce parti pris est politique. Nous voulons construire une société inclusive qui considère chacun comme partie prenante dans nos affaires sociales et source d’enrichissement pour la collectivité.

Pourquoi écouter parait-il si déterminant pour transformer les choses? Une écoute, qui donne la parole aux populations les plus à la marge, qui sont exclues de l’espace public et nombreuses à être enfermées dans le silence. Ecouter, c’est permettre aux gens de parler d’eux mêmes. Ecouter une histoire de vie, la douleur, les freins, les impasses. Ecouter et s’émouvoir ensemble. Ces émotions qui permettent de ressentir ce qui se passe en l’autre, sa honte d’une vie empêchée, son sentiment d’impuissance, et de reconnaitre qu’il est toujours debout!

Oser rejoindre l’autre dans cette détresse de ne pas pouvoir se réaliser au plein de sa puissance, c’est nous rejoindre nous même dans notre incapacité à nous réaliser pleinement, en acceptant l’inacceptable, en subissant la domination. Le chemin le plus juste pour reconstruire ce qui nous est commun, et retrouver notre puissance pour agir ensemble, c’est la rencontre, l’écoute, la reconnaissance de ce qui nous lie. On retrouve alors le sens de ce qui est offert: un temps de présence, un espace de rencontre collective qui rend possible autre chose, pour chacun d’entre nous, pour nous tous. Nous retrouvons les bases de notre humanité commune, des centres d’intérêts, des préoccupations communes, des envies! Et ce que nous voulons surtout, c’est offrir à tous les enfants, un avenir digne de ce nom. Que chacun puisse choisir comment il souhaite construire sa vie, choisir une formation, un métier qui lui plaise vraiment, avoir un revenu suffisant pour vivre bien. Cette bataille là, nous pouvons là mener tous ensemble!

L’observation, l’écoute permettent de comprendre la bonne manière de pouvoir s’engager ensemble dans des actions qui font sens pour tout le monde. Par exemple, à Terrain d’Entente nous organisons régulièrement des sorties au hammam. « Le hammam, on le reporte tout le temps ». Il y a des choses plus vitales à tenir pour essayer de construire un quotidien acceptable. Aller au hammam, une préoccupation qui n’a rien de politique ? Et pourtant…. Aller au hammam, prendre ce temps là pour soi et avec les autres , pour prendre soin de soi et des autres , pour se rappeler qu’on a de la valeur et que chacun-e- en a. Une petite exception dans le quotidien, un petit changement, un peu d’énergie retrouvée, et le regard qui change sur soi même, change sur ce qui nous entoure, change sur ce que nous ressentons comme possible. Nous retrouvons le sens, l’envie et l’énergie de construire avec d’autres. Nous comprenons ensemble ce qui est inacceptable et nous retrouvons les moyens de nous organiser pour transformer ce quotidien.

Ecouter… et aussi observer. Paolo Freire rappelle que ce qui reste essentielle pour sortir de la domination, et construire des relations qui soient émancipatrices, c’est de savoir observer et s’imprégner de ce qui nous entoure. Une observation où on prend le risque de se laisser déstabiliser par ce qui se manifeste et ce qui se dit. Une observation où on prend le risque d’interroger la validité de ce qui est pressenti et considéré comme normal, acceptable par le sens commun. Parfois nous sommes face à des comportements, des paroles qui bousculent nos repères et nous déstabilisent. Des comportements face auxquels on n’a parfois aucune réponse. Des comportements que nos schémas habituels de pensée ne nous permettent pas de comprendre. On ne sait pas, on doute, on se trompe. Et c’est dans cette incertitude que notre regard se transforme et nous permet de voir autrement. Cette humilité permet de construire un rapport d’égalité avec les habitants. Nous apprenons d’eux, nous apprenons ensemble.

On peut voir alors que les quartiers ne sont pas un désert politique dominé par l’apathie et le consumérisme. La mobilisation ne passe pas par les cadres conventionnels, mais la demande de justice et d’égalité est bien réelle, l’entraide se construit au quotidien, discrètement, et nous rappelle les valeurs universelles de la république Cette observation permet un retour sur soi, sur ce que j’estime être juste, acceptable, repose les problèmes de fond, sur ce qu’on s’autorise à dire, à faire, à être, nous ramène à des valeurs universelles, essentielles.

Alors d’autres espace de libertés s’ouvrent. Il peut s’envisager avec les autres des actes que l’on peut poser avec force et détermination. On s’autorise des initiatives basées sur l’entraide et la coopération, pour reprendre en main notre quotidien et notre avenir. Les exemples sont nombreux de tous ceux qui ont su élaborer de nouvelles formes d’organisation collective, démontrer qu’il est possible de vivre autrement. Des passerelles fiables et durables se construisent entre nous tous, pour rejoindre la dimension universelle de nos problèmes de société et y inventer des réponse à la hauteur des enjeux.

Cet avenir à construire est possible, si nous savons l’inventer tous ensemble, si nous savons nous appuyer sur les ressources immenses de tous ceux qui restent aujourd’hui invisibles.

Josiane GUNTHER LE 16 Avril 2018

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